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4.48 Psychose par Yves Penay image théâtre
© Stéphane Baquet

[Critique Avignon Off] « 4.48 psychose » par la Compagnie du Refuge : échapper à l’abîme

Parce que pour elle,  l’âme et le corps ne peuvent s’unir, Sarah Kane, l’auteure de 4.48 Psychose, a vécu l’incarnation comme un enfer. La création artistique devient ici une question de vie ou de mort. Au Festival OFF d’Avignon 2019, c’est un brasier qu’a traversé la comédienne Cécile Fleury dans cette pièce mise en scène par Yves Penay et éclairée par Elias Attig. L’avis et la critique théâtre de Bulles de Culture.

Synopsis :

Sarah Kane, dramaturge britannique, nous embarque aux frontières de l’humain pour un voyage puissant, grave et amèrement drôle dans son univers intérieur. Souffrant de dépression, elle programme l’heure précise de sa disparition.

4.48 Psychose au Festival OFF d’Avignon 2019 : pas de quartier !

4.48 Psychose, Sarah Kane l’a signé de son sang puisqu’elle s’est suicidée quelques semaines après l’avoir écrite. Ultime tentative de conjurer ses démons ? Peut-être. Sans doute même. Mais là où la jeune adulte de 28 ans s’aventure, les mots ne consolent plus, ne prétendent plus apprivoiser le désespoir, l’acte d’écrire se dépouille de toute complaisance. Reste pourtant le besoin, la nécessité de s’exprimer alors que toute illusion a disparu, que le corps abruti de médicaments est ravagé d’effets secondaires, qu’une lucidité implacable saccage les faux semblants, racle l’inconsistance des relations sociales, que le besoin d’être aimé se sait inapaisable, que la bêtise et l’incompétence de l’entourage interdisent toute communication.

Aucune halte possible, chaque pouce de terrain est miné. L’amour ? Le manque dévorant de « quelqu’un qui n’existe pas ». Les parents ? Coupables, après Dieu, d’avoir créé un monde où elle ne peut ni ne « veut vivre ». Les soignants, incarnés par un psychiatre dépassé ? Une écoute si inepte et formatée qu’elle en devient blessante. Dans cet univers semé de verre pilé, dont le sol « bouge comme dix-mille de cafards », où nul refuge ne s’offre ni dedans ni dehors, reste peut-être la poésie…

Une comédienne puissante

4.48 Psychose par Yves Penay image théâtre
© Stéphane Baquet

C’est sur cette tension entre la souffrance crue, obscène dans sa sincérité, et la soif d’une grâce insaisissable, apaisé par l’expression, que se déploie la mise en scène d’Yves Penay de la pièce 4.48 Psychose. Elle est servie par l’implication totale de Cécile Fleury, diaphane, longiligne, fluide dans sa camisole blanche. Et dont le corps, investi d’une densité insoupçonnée, glisse de la désarticulation à la grâce, de la reptation à l’envol. La « folie » de Sarah Kane, qui s’enracine dans une exigence d’absolu rebelle à toute forme de distraction, hante le corps de l’actrice, le manipule, le modèle. Et ce corps sculpte l’espace scénique à travers des images saisissantes : ainsi, lorsqu’il est posé en équilibre, retourné, vulnérable, comme un insecte sur le dos, bras et jambes dessinant une lente supplication au rythme d’un texte hypnotique ; ou lorsqu’il s’efforce de re-configurer le monde en déplaçant rageusement table et chaise ; ou lorsqu’il s’élance dans une danse, à l’orée de la transe, entêté à cueillir ce qui « brille », ce qui « scintille », et où l’on croit voir la beauté offrir, enfin, la délivrance…

Mais c’est sans doute dans le dialogue avec le psychiatre que la virtuosité de Cécile Fleury devient confondante. La métamorphose est instantanée. On passe du corps évasif du soignant, cantonné dans les limites d’une écoute posée, d’une empathie professionnelle à celui de la patiente dont chaque fibre est habitée, possédée, exposée. En elle, la présence broie chaque nerf, chaque muscle, chaque mèche de cheveux. Une présence tourmentée, collée aux viscères et qui bouleverse le spectateur malgré un refus assumé de tout pathos. A cette densité physique, s’ajoute l’expressivité d’un visage ductile que les affres du parcours réinventent sans cesse jusqu’à le sublimer, voire le défigurer.

Une envoûtante mise en lumière et en ombre

4.48 Psychose par Yves Penay image théâtre
© Stéphane Baquet

La trajectoire de Sarah Kane dans 4.48 psychose, superbement chorégraphiée par le metteur en scène et l’actrice, ne laisse aucun répit au spectateur. Mais la magie de ce « bateau ivre », cinglant entre humour, dérision, cruauté, colère, rage et quête de la transcendance, doit aussi sa réussite à une envoûtante mise en lumière qui se mue parfois en mise en ombre. Car les ombres quittent l’enclos de la métaphore pour jouer, s’emparer du plateau, en étirer les dimensions. Incarnent-elles le moyen d’annuler cette chair lestée de détresse ? Le suicide programmé à 4 h 48 est-il inéluctable ?

Discrète, la possibilité de la grâce, palpable dans le frémissement d’un rideau, effleure la périphérie de la scène, de la conscience de l’héroïne et du spectateur. On sent alors qu’un souffle pourrait tout faire basculer. Que rien n’est encore joué. A l’image du leitmotiv de la jeune femme,« Ouverture de la trappe, lumière crue », dont on ignore s’il évoque la naissance ou la mort.

En savoir plus :

  • 4.48 psychose s’est joué au festival Avignon Le Off 2019, au Théâtre La Luna, du 5 au 28 juillet à 12h45
    Auteure : Sarah Kane
    Interprète : Cécile Fleury
    Mise en scène : Yves Penay
    Lumières : Elias Attig
    La Compagnie du Refuge 
  • Durée du spectacle : 1 h 

Danielle Molson

Rédactrice/Editor chez Bulles de Culture
J'aime essayer de comprendre comment et pourquoi un texte, des comédiens et/ou une mise en scène parviennent à me surprendre, à m'émouvoir, à créer en moi des connexions inattendues, à habiter parfois mes rêves.

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