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Sous d'autres cieux par Maëlle Poésy photo de répétition spectacle
© Philippe Noël

♥ [Critique] « Sous d’autres cieux » par Maëlle Poésy : Énée, ce migrant magnifique

Présenté en clôture du festival Théâtre en mai du Théâtre Dijon Bourgogne, la dernière création de Maëlle Poésy, Sous d’autres cieux, y a remporté un très vif succès. L’avis et critique théâtre de Bulles de Culture sur ce spectacle coup de coeur.

Synopsis :

Énée, jeune noble troyen affilié à la maison royale, quitte Troie sous les flammes avec son vieux père, Anchise, son fils, Iule, et un groupe de survivants. Ils partent avec les pénates de la ville, ces dieux protecteurs de leur foyer, fonder une nouvelle Troie. Mais leur voyage est rempli d’embûches.

Sous d’autres cieux : une épopée fabuleuse

Il est des exercices périlleux, et nul doute que porter l’Énéide de Virgile à la scène doit en faire partie. Pourquoi ? Un écueil de texte déjà. Porter à la scène les traductions dont nous disposons aujourd’hui semble impossible ; l’Énéide est en outre un texte éminemment narratif, dans lequel le récit prédomine sur les dialogues. Kevin Keiss à la traduction et à l’adaptation, Maëlle Poésy à la mise en scène relèvent toutefois le défi.

C’est une pièce très esthétique, et particulièrement chorégraphique, qu’ils nous donnent à voir avec Sous d’autres cieux. Une création sonore, co-signée par Samuel Favart-Mikcha et Alexandre Bellando, plonge d’ailleurs immédiatement le public dans une ambiance d’épopée angoissante et rythmée. Quant au groupe de migrants qui entoure Énée, il est constitué d’un groupe de comédien-ne-s dont certain-e-s sont aussi danseur-se-s : Harrison Arevalo, Genséric Coléno-Demeulenaere, Rosabel Huguet, Marc Lamigeon, Roshanak Morrowatian, Philippe Noël, Roxane Palazotto, Véronique Sacri. Leur entrée sur scène est splendidement chorégraphiée et épatante dans son effet.

Thème sonore et morceaux chorégraphiés reviennent tout au long du spectacle ponctuer ces temps d’errance en Méditerranée. Ils rendent au texte sa dimension épique, mais cette épopée prend la couleur du malheur et du désespoir. La mise en scène de Maëlle Poésy réussit brillamment à incarner Énée comme un migrant de notre triste époque, voguant de port en port, de terre en terre, de malheur en malheur, sans trouver la terre promise qu’il espère.

Une relecture de Virgile lumineuse

Là où Kevin Keiss réussit merveilleusement, c’est en réussissant à faire douter ceux qui pourraient pourtant connaître tel ou tel passage du texte. Alors, on réouvre son Énéide au retour et on constate non sans surprise que oui, le texte va aussi loin, et que la force que Kevin Keiss lui donne est sublime.

Tel est le cas par exemple du personnage de Didon, cette amoureuse passionnée et malheureuse du jeune Troyen, reine de Carthage qu’elle a fondée, échappée de Tyr, femme de pouvoir qui tient tête aux hommes qui l’entourent. Si Didon reste l’un des personnages, l’une des femmes, les plus connu-e-s de l’Énéide, l’une de ses figures phare, on oublie qu’elle est aussi cette femme dont la force se brise en une série d’imprécations funestes. La séparation fatale des deux amants trouve en tout cas une illustration incarnée et une réelle émotion.

Belle trouvailles également que d’imaginer dans Sous d’autres cieux que les dieux et déesses échangent en Italien tandis que les autres personnages, humains, échangent en Français. Cette distinction linguistique, tout comme ce mur opaque ou transparent qui sépare le domaine des dieux et celui des hommes, est une excellente idée qui fonctionne terriblement bien.

Sous d’autres cieux : une migration sans fin

Maëlle Poésy et Kevin Kreiss choisissent de commencer Sous d’autres cieux par la chute de Troie, et de le clore lorsqu’Anchise, mort, prédit à son fils, qui est descendu aux Enfers, son destin et ceux de la future Rome. Cette coupe peut interroger d’abord, mais met en fait l’odyssée d’Énée au coeur du spectacle. Ce ne serait plus ensuite que guerres et batailles dans le Latium, et ce n’est pas le propos de nos deux artistes.

Car ce que Kevin Keiss et Maëlle Poésy mettent en avant, c’est plutôt l’arrachement à la terre. La perte de Créüse, l’épouse d’Énée, qu’il perd à Troie avant leur départ, la mort d’Anchise, ce père qui est devenu avec l’exil la seule façon de s’enraciner, la perte de Didon dont le héros découvre quand il descend aux Enfers qu’elle s’est suicidée de désespoir à son départ, la perte irrémédiable d’un lieu qui puisse être un foyer, une maison.

En cela, Sous d’autres cieux rend un hommage sublime à toutes ces personnes grandes, belles, intègres et malheureuses qui quittent à regret les terres qui les ont vues naître, grandir, les terres de leurs ancêtres, les racines de leur histoire familiale et nationale, toutes les souffrances qui les attendent sur le chemin. Cette quête d’une terre promise illusoire et nécessaire, funeste et irrévocable, Maëlle Poésy et Kevin Keiss lui rendent une humanité mythique et merveilleuse, calamiteuse et riche. 

Bulles de Culture vous recommande ce spectacle coup de coeur dont la beauté émeut et dont l’actualité touche tragiquement.

 
 
 
 
 
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Une bonne gorgée d’épopée pour finir ce splendide #Theatreenmai cru 2019 ! Whaou 👏👏👏 #sousdautrescieux #MaellePoesy @theatre_dijon_bourgogne

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En savoir plus :

  • Sous d’autres cieux a été joué du 31 mai au 2 juin 2019 au Parvis Saint-Jean dans le cadre du festival Théâtre en mai du Théâtre Dijon Bourgogne
  • Sous d’autres cieux se jouera au Festival d’Avignon 2019, au Cloître des Carmes du 6 au 14 juillet à 22h
  • Durée du spectacle : 2h15

Morgane P.

Rédactrice/Editor chez Bulles de Culture
Littéraire dans l’âme, cœur tendre, j’aime que l’on me raconte des histoires, que l’on m’emmène à la rencontre de personnages qui me fassent vibrer, qui m’emportent, qui me touchent, et vivre à travers eux de belles et incroyables aventures.

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Morgane P.

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