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Héloise ou la rage du réel par Pauline Laidet photo de répétition spectacle
© D.R.

♥ [Critique] « Héloïse ou la rage du réel » : une road story vertigineuse

Avec Héloïse ou la rage du réel, Myriam Boudenia et Pauline Laidet signent un spectacle captivant, présenté au Théâtre Dijon Bourgogne dans le cadre de Théâtre en mai. L’avis et critique théâtre de Bulles de Culture sur cette pièce coup de coeur.

Synopsis :

Héloïse (Margaux Desailly), la fille du PDG d’un grand groupe industriel, est enlevée une nuit par un groupe d’activistes (Anthony Breurec, Logan de Carvalho, Antoine Descanvelle, Étienne Diallo, Tiphaine Rabeau-Fournier et Hélène Rocherateau). Inconnu des services de police, le groupe qui se fait appeler La Steppe ne demande pas de rançon, mais pousse Héloïse à épouser sa cause. La jeune femme devient alors leur figure de proue.

Héloïse ou la rage du réel : une réécriture contemporaine de l’histoire de Patty Hearst

L’enlèvement de la fille d’un magnat, les revendications sociales du groupuscule activiste, la conversion de l’otage à la cause de ses ravisseurs, une fin dans la violence et la confrontation à la justice, autant d’éléments qui renvoient de façon explicite à Patricia Hearst, dit Patty Hearst. Si c’est bien le fait divers qui a été le déclencheur d’écriture pour Myriam Boudenia, Héloïse ou la rage du réel va au-delà du documentaire.

Ce qui intéresse l’autrice, c’est plutôt ce que pourrait devenir cette histoire dans le monde d’aujourd’hui. Car si l’injustice sociale perdure et peut donner lieu à des revendications comparables à celles des groupes armés des années 1970, les réseaux sociaux ont changé le processus d’appartenance à un groupe et les modalités d’adhésion à une cause.

Héloïse ou la rage du réel imagine ainsi l’impact décuplé qu’auraient les vidéos de dénonciations auxquelles participe la jeune fille dans une société contemporaine où elles seraient partagées et vues des millions de fois. Myriam Boudenia introduit également la problématique de l’emballement qui pourrait se créer autour d’un petit groupe qu’on identifie à un visage et dont on ferait un emblème de révolte. Elle met en question l’adhésion aveugle et anonyme au groupe ou encore la commercialisation opportuniste.

On observe également les conséquences que pourraient avoir l’emballement médiatique si symptomatique de notre époque : les déclarations télévisées des parents, l’écroulement en bourse des actions du groupe industriel décrié par la Steppe, et les émissions de débat autour du fait divers. Rien du cynisme de la bulle médiatique n’a échappé à la sagacité de notre autrice.

Une meute attachante

Ce qui est au coeur du spectacle Héloïse ou la rage du réel, c’est la question des règles du groupe. Le groupe que l’on observe est d’abord celui qui arrache avec violence, puis celui qui humilie celle qui en est exclue. Mais progressivement le rapport physique à la prisonnière crée des liens humains : c’est à force de nourrir Héloïse, de lui offrir bain ou bassine pour satisfaire ses besoins que les membres de la Steppe l’apprivoisent. 

La lecture qu’offre la mise en scène de Pauline Laidet est éminemment physique. Les corps se heurtent, se poursuivent, se serrent, s’affrontent. Le groupe fermé sur lui-même est comparé à une meute. On parlemente, on hurle, on court, et chacun-e pourtant joue avec les règles du groupe comme avec le feu, en les transgressant marginalement. Des figures dominantes s’imposent. Des figures dominées et soumises se dessinent.

La performance époustouflante de Margaux Desailly montre avec pertinence la place qu’Héloïse se fait dans le groupe. De dominée à dominante, d’effacée à décisionnaire, de sage à exaltée, les facettes du personnage sont multiples et scintillent toutes en pleine lumière. Celle qui avait unit les membres par son enlèvement finit ainsi par les séparer à coup de liaison amoureuse et par l’hégémonie de sa participation.

Héloïse ou la rage du réel : radicalité et exaltation

Pas une seconde de répit dans Héloïse ou la rage du réel. Le rythme est soutenu, le texte dense. Les corps sont mis à l’épreuve d’un mouvement perpétuellement vif. Qu’il s’agisse de l’animation qui a lieu dans la planque du début ou de la fuite effrénée de la deuxième partie, Pauline Laidet soumet ses comédien-ne-s à une épreuve physique éreintante. 

Cette vivacité qui ne s’épuise jamais épouse parfaitement l’exaltation qui traverse le groupe. La radicalité des idéaux qui sont érigés comme principe a la force du carburant inépuisable. C’est cette énergie qui fait traverser le public avec un tel enthousiasme ce spectacle. La vigueur qui émane de cette action vive et continue est telle qu’elle provoque l’adhésion totale.

La langue de Myriam Boudenia rend également palpable l’ardeur partagée par le groupe. Débats passionnés, longues tirades écrites dans une prose poétique splendide. La densité du texte suit en ce sens le dynamisme des corps. Et il faut bien cela pour nous plonger dans la fièvre et l’effervescence, dans la sensation d’une liberté fougueuse.

De l’emportement à la galvanisation, il n’y a qu’un pas, et Héloïse ou la rage du réel saisit avec nuance l’ambivalence des individus et le surgissement des conflits autour de la glorification du personnage d’Héloïse, qui se fait alors appeler Angela en référence à Angela Davis, ainsi que la difficulté de la posture radicale dans le temps.

Totale et absolument convaincante, l’expérience que propose Héloïse ou la rage du réel est riche, dense, et extrêmement intéressante. Spectacle coup de coeur, Bulles de Culture ne peut que vous la recommander !

En savoir plus :

  • Héloïse ou la rage du réel à l’Atheneum – Université de Bourgogne dans le cadre du festival Théâtre en mai du Théâtre Dijon Bourgogne du 25 au 27 mai 2019
  • Tournée du spectacle : du 13 au 16 septembre 2019 au Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon ; le 17 janvier 2020 au Théâtre de Vanves
  • Durée du spectacle : 2h15

Morgane P.

Rédactrice/Editor chez Bulles de Culture
Littéraire dans l’âme, cœur tendre, j’aime que l’on me raconte des histoires, que l’on m’emmène à la rencontre de personnages qui me fassent vibrer, qui m’emportent, qui me touchent, et vivre à travers eux de belles et incroyables aventures.

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Morgane P.

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