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Fantaisies, l'idéal féminin n'est plus ce qu'il était de Carole Thibaut image spectacle
© D.R.

♥ [Critique] « Fantaisies, l’idéal féminin n’est plus ce qu’il était » de Carole Thibaut : femmes, femmes, FEMMES !

Féministe et caustique, drôle et parfois acerbe, le seule en scène Fantaisies, l’idéal féminin n’est plus ce qu’il était de Carole Thibaut, présenté à la La Minoterie, scène conventionnée Art, Enfance, Jeunesse du 31 mai au 2 juin 2019 dans le cadre du festival Théâtre en mai, emporte le rire et l’adhésion. L’avis et la critique de Bulles de Culture sur ce spectacle coup de coeur.

Synopsis :

Une dizaine de saynètes interprétées par Carole Thibaut questionnent l’oppression, l’aliénation qui se cachent derrière la notion d’idéal féminin.

Fantaisies, l’idéal féminin n’est plus ce qu’il était : une extraordinaire Carole Thibaut

Carole Thibaut, nous l’évoquions dans notre article de présentation du festival Théâtre en mai 2019, est une femme courageuse qui a refusé son prix lors Festival d’Avignon l’été dernier — festival dont la thématique de 2018 était pourtant… le genre — pour alerter sur le pourcentage ridicule de créations féminines. Son discours a été entendu, partagé, relayé. Sa participation au festival Théâtre en mai, dont la programmation était à la fois très majoritairement féminine et d’une incroyable qualité, a été un signe fort envoyé par Benoît Lambert.

C’est donc avec une bonne dose d’autodérision que Carole Thibaut a introduit cette reprise de Fantaisies, l’idéal féminin n’est plus ce qu’il était, et cela est passé par un discours inaugural en voix off. Elle rit dans ce discours de la figure de « passionaria » qu’on lui attribue, de la surprise qu’on l’invite à présenter son spectacle dans un « vrai » CDN (Centre dramatique national), ou encore de l’extraordinaire chance pour les femmes du milieu du théâtre d’être certaines de pouvoir jouer les 8 mars.

Tout en jouant d’humour, elle vient énoncer des faits qui devraient être désormais systématiquement dénoncés et conspués vivement comme l’est la sordide affaire Weinstein : l’ancien directeur de théâtre qui avait reconnu l’avoir choisie « pour son cul » ou ce professeur qui, en la raccompagnant, avait pensé pouvoir se l’offrir. Elle rappelle également le pourcentage ridicule de femmes à la tête des CDN, et les rouages d’un système encore huilés de sexisme.

Un spectacle délicieusement subversif

Quant au spectacle en lui-même, Fantaisies, l’idéal féminin n’est plus ce qu’il était s’attaque à tous les stéréotypes, à tous les impératifs, à toutes les exigences qui entourent les femmes et dont le but est de les enfermer dans une case dans laquelle elles resteront bien installées. Citons dans le désordre et sans volonté d’exhaustivité les rituels de beauté, l’amour maternel immédiat, les conversations de « pétasse », l’idéal de minceur, la sexualité, le sexisme des religions.

Pour aborder ces thématiques, Carole Thibaut choisit de faire se succéder différents tableaux ou différentes saynètes dont les formes varient : conférence, danse, cabaret, vidéo. L’invariant demeure l’humour, parfois décapant, avec lequel ces scènes sont abordées : ironie, exagération, second degré, parodie, voire burlesque… On vous le dit, on rit beaucoup !

Ce qui frappe aussi, c’est l’extraordinaire liberté de ton qu’adopte Fantaisies, l’idéal féminin n’est plus ce qu’il était. Carole Thibaut frappe fort, quitte à faire grincer des dents les moins convaincu-e-s de son public. Elle ose et préfère la radicalité à la demi-mesure. Certain-e-s sont peut-être un peu heurté-e-s sur le moment, mais nul doute que le spectacle joue en cela — et très efficacement — le rôle d’objecteur de conscience en un sens éminemment positif.

Fantaisies, l’idéal féminin n’est plus ce qu’il était : fi des tabous !

Ce qui est au coeur de Fantaisies, l’idéal féminin n’est plus ce qu’il était, c’est en somme le rapport qu’entretiennent les femmes avec leur propre corps et plus encore le rapport qu’on intime aux femmes d’entretenir avec leur propre corps.

Le poids des religions qui font du corps féminin un objet de péché qu’il faut masquer, le poids de siècles de phallocentrisme qui lient indissociablement vagin et position de mineure, le poids de la société — qui ordonne qu’une femme soit belle, mince, réservée, parfaitement apprêtée, mère d’instinct et épanouie sexuellement, sans pour autant revendiquer de droit au plaisir — et toutes ces aberrations qui ont enfermé les femmes explosent ainsi en pleine scène, et cela fait du bien.

L’actualité d’un tel spectacle paraît criante, et pourtant le spectacle de Carole Thibaut a dix ans. Dix ans. Et on se dit que si les chose avançaient réellement, il devrait être dépassé, hors de propos, périmé. Malheureusement il n’en est rien. Les impératifs ont pris d’autres formes, celle des réseaux sociaux qui entretiennent l’image d’une féminité qui est un fantasme masculin : minceur, perfection de style, de maquillage, mères parfaites dont la féminité et la réussite professionnelle ne ternissent pas, etc.

Fantaisies, l’idéal féminin n’est plus ce qu’il était ouvre en tout cas un large espace au débat, partagé ou intime, sur ce que l’idéal féminin a entretenu comme mythes et comme injustices, montrant avec talent que le bien-être des femmes, leur droit à l’égalité ont été savamment et sciemment mis de côté. À l’heure où naissent des groupes masculinistes dont l’objectif est le maintien de la domination masculine, à l’heure où reculent les droits acquis par les femmes de l’autre côté de l’Atlantique, un spectacle comme Fantaisies, l’idéal féminin n’est plus ce qu’il était est d’une réelle utilité publique. C’est un seule en scène coup de coeur de Bulles de Culture.

En savoir plus :

  • Fantaisies, l’idéal féminin n’est plus ce qu’il était a été joué du 31 mai au 2 juin 2019 à La Minoterie, scène conventionnée Art, Enfance, Jeunesse, dans le cadre du festival Théâtre en mai du Théâtre Dijon Bourgogne
  • Le spectacle sera repris au Théâtre des Îlets, CDN de Montluçon, lors de la saison 2019-2020
  • Durée du spectacle : 1h15

Morgane P.

Rédactrice/Editor chez Bulles de Culture
Littéraire dans l’âme, cœur tendre, j’aime que l’on me raconte des histoires, que l’on m’emmène à la rencontre de personnages qui me fassent vibrer, qui m’emportent, qui me touchent, et vivre à travers eux de belles et incroyables aventures.

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Morgane P.

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