Bulles de Culture

♥ [Critique] « A Parté » de Françoise Dô : les dédales du désir

© Georges-Emmanuel Arnaud

Bulles de Culture a découvert, dans le cadre du festival Théâtre en mai 2019 du Théâtre Dijon Bourgogne, A Parté de Françoise Dô. Une plongée radicale et vertigineuse dans les déroutes du désir. Notre avis et critique théâtre sur ce spectacle coup de coeur.

Synopsis :

Nicole (Astrid Bayiha) est revenue, mais ce n’est pas pour retrouver Stéphane (Abdon Fortuné Koumbha), ce mari qu’elle a quitté après avoir perdu l’enfant qu’elle portait de lui. Elle vient en fait de rencontrer un autre homme, Chat, expatrié fortuné qui lui entrouvrent les portes d’un univers qui n’est pas le sien. Stéphane, pourtant, ne s’avoue pas vaincu et court après Nicole.

A Parté :  deux monologues splendidement intriqués

La structure d’A Parté est à la fois simple et complexe : deux personnages, Nicole et Stéphane, tous deux sur scène, livrent un monologue entrecoupé qui mêle récit et introspection. Celui de Nicole découvre une renaissance au désir, à l’amour, à la maternité qu’elle souhaite offrir à Chat, cet amant qui la rend sûre qu’elle a bien fait de quitter Stéphane. Celui de Stéphane dévoile son obsession pour Nicole, celle qui a porté et perdu son enfant, celle à laquelle il se sent inconditionnellement lié.

La mise en scène que choisit Françoise Dô pour cette pièce — dont elle est aussi l’autrice — a la simplicité belle de l’écrin. Quelques lustres ornent une partie de la scène, un rectangle apparaît au sol, et les jeux de lumière offrent l’ombre à celui où celle des deux qui ne parle pas mais reste sur scène. La sobriété met en avant un texte magnifique que les comédien-ne-s font entendre avec une force impressionnante.

Le choix du monologue surprend au début, en ce qu’il nous plonge dans les recoins les plus cachés des esprits et nous met toujours en décalage avec l’action. Il peut même sembler singulier de placer sur scène deux personnages qui jamais ne dialoguent. L’alternance de la parole monologuée fait pourtant surgir une réelle action dramatique au suspense croissant.

Les deux personnages sur scène suffisent à échafauder la chaîne amoureuse destructrice et tragique que Racine emploie dans Andromaque : Julie aime Stéphane qui aime Nicole qui aime Chat. Chat et Julie qui ne sont pas sur scène intensifient les paradoxes, les contradictions de chacun-e des deux protagonistes et deviennent les victimes expiatoires d’un drame familial épineux et dévorant.

Une pièce qui ouvre le théâtre à l’intime

Avec A Parté, Françoise Dô ouvre la porte à ce qui est ramené habituellement à l’indicible, au tabou, au tacite. Sa langue dit avec des mots crus, mais sans tomber pour autant dans le vulgaire, le désir, la sensualité, les pensées parasites des moments de prélude à la sexualité, les remarques que l’on se fait sur l’autre qu’on ne connaît pas encore et dont on remarque les travers.

A Parté dit aussi le rapport complexe à la maternité interrompue, à la perte de l’enfant, à la claustration pathologique du couple : celle dans laquelle l’obsession de Stéphane a enfermé un temps Nicole ; celle dans laquelle Stéphane est fait prisonnier par sa propre mère incestueuse et possessive. C’est ce qui se passe dans les retranchements de chacun-e des deux personnages qui occupe le devant de la scène, plus encore que les non-dits.

Car si la pièce pourrait faire penser en un sens au théâtre de Jean-Luc Lagarce, dans lequel la parole fait naître le drame, Françoise Dô fait le choix radical d’une pièce dans laquelle l’affrontement inévitable des personnages n’est pas central, dans laquelle le cheminement personnel des idées, des choix, des obsessions ouvre la faille à l’inévitable. La fatalité est au coeur des choix les plus obscurs plutôt que dans une tentative d’échappatoire ou dans la confrontation.

A Parté ouvre ainsi un espace consacré à tous ces à part soi, aux solitudes profondes et mélancoliques qui subsistent en certain-e-s, aux attachements irrationnels. A Parté rappelle que les mots suffisent à faire naître des mondes qui rappellent le nôtre ou qui sont des théâtres intérieurs aux dédales parfois labyrinthiques. La pièce, construite comme une tragédie, repousse de la sorte les limites du dicible et de l’indicible et ouvre la voie — ou la voix — à une horreur toute œdipienne.

C’est une pièce de théâtre coup de coeur de Bulles de Culture.

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