enfr
Accueil / SPECTACLES / [Critique] « Le paradoxe des jumeaux » par Bernadette le Saché : Une Marie Curie somptueuse d’humanité
Le paradoxe des jumeaux par Bernadette Le Saché image pièce de théâtre
© Pascal Gély

[Critique] « Le paradoxe des jumeaux » par Bernadette le Saché : Une Marie Curie somptueuse d’humanité

Bulles de Culture a découvert au théâtre La Reine Blanche le beau portrait de Marie Curie que constitue Le paradoxe des jumeaux, sous-titré La vie passionnée de Marie Curie. Notre avis et critique théâtre.

Synopsis :

Marie Curie (Élisabeth Bouchaud), veuve de Pierre Curie, s’apprête à aller recevoir le Prix Nobel de Chimie (nous sommes en 1911). Si la célèbre physicienne fait alors les gros titres de la presse, c’est cependant pour une autre raison : sa liaison avec Paul Langevin (Karim Kadjar), physicien et élève proche de Pierre Curie, un homme (malheureusement) marié. Dans cette période tourmentée, elle s’appuie sur le soutien de sa sœur, Bronia Dluska (Sabine Haudepin).

Le paradoxe des jumeaux :  une immersion réussie dans la vie scientifique du début du XXe siècle

Le paradoxe des jumeaux par Bernadette Le Saché image pièce de théâtre
© Pascal Gély

Avec Le paradoxe des jumeaux, Jean-Louis Bauer et Élisabeth Bouchaud, qui co-signent le texte, nous invitent à la découverte de l’émulation scientifique du début du XXe siècle. Au cœur de l’univers de la recherche scientifique de l’époque : Marie Curie et ses travaux sur la radioactivité, le polonium et le radium ; Paul Langevin et les travaux sur la relativité qu’il mène à ce moment, et l’ombre du grand maître, Pierre Curie. Mais on voit aussi apparaître en creux la figure du jeune Albert Einstein, et celles plus maléfiques des détracteurs de Marie Curie.

Car dans le milieu scientifique, les femmes ne sont encore pas légion. La mise en scène de Bernadette le Saché met d’ailleurs brillamment en valeur l’extraordinaire simplicité de celle qui a été la première femme à recevoir un Prix Nobel, qui reste même l’unique femme à en avoir reçu deux, et qui, si on lui refuse l’entrée à l’Académie des sciences en 1911, est destinée à intégrer celle de médecine en 1922 sans avoir présenté de candidature et parce que tous les hommes ayant candidaté retirent leur candidature quand ils comprennent que Marie Curie pourrait être nommée.

Pas de glorification. Pas de fierté particulière. Le paradoxe des jumeaux montre une femme touchante et modeste, qui continue de se faire appeler Madame Pierre Curie et qui associe pleinement son défunt mari au second prix Nobel qu’elle va toutefois recevoir seule.

À la rencontre d’une figure passionnée… et passionnante !

Ce qui intéresse Jean-Louis Bauer et Élisabeth Bouchaud dans la pièce Le paradoxe des jumeaux, c’est d’explorer, comme l’indique leur sous-titre, La vie passionnée de Marie Curie. La brillante scientifique est, dans la période qu’ils explorent, une quarantenaire. L’amour qu’elle éprouve pour Paul Langevin vient réveiller la femme en elle ; Élisabeth Bouchaud comédienne montre ainsi, dans un jeu pudique et nuancé, la difficile acceptation du sentiment grandissant.

Elle émeut cette Marie Curie-là, sensible et fragile face à elle-même, hésitante et pleine de doutes. L’image que Le paradoxe des jumeaux offre à voir permet de rendre humanité, féminité et vie au portrait figé et sec qui continue d’être celui de la scientifique qu’on diffuse et qu’on offre à voir. Les flash-back qui montrent cette relation reposent à la fois sur le duo réussi entre Élisabeth Bouchaud et Karim Kadjar et sur le beau jeu de vidéo-projection et de superposition que le décor permet.

Ce qui touche encore et que la mise en scène de Bernadette Le Saché saisit avec justesse, c’est l’incroyable dignité de Marie Curie dans le lynchage médiatique qui s’organise contre elle. De la révélation à la presse de la correspondance intime qu’elle a eue avec Paul Langevin par l’épouse de ce dernier aux gros-titres racistes et haineux que cela engendre, de la demande de l’Académie Nobel qu’elle ne vienne pas recevoir son titre au courage qu’elle montre en refusant de se retirer et en présentant un discours tout en pudeur et en retenue, Le paradoxe des jumeaux saisit bien l’acharnement contre celle qui est dépeinte comme l’étrangère à bannir, la femme diabolique et tentatrice.

Jean-Louis Bauer et Élisabeth Bouchaud montrent également l’extraordinaire décence, la bouleversante retenue dont fait preuve Marie Curie quand elle apprend – par un tiers – que Paul Langevin renonce au divorce.

Un élément que Le paradoxe des jumeaux passe sous silence, c’est le peu de soutien féminin reçu par Marie Curie. Une féministe comme Madeleine Pelletier fustige par exemple la scientifique, lui reprochant le mal que la visibilité de sa liaison fait à la cause des femmes, virulence qui comprend aussi le reproche du non-engagement féministe de la célèbre scientifique. Cela paraît d’autant plus fou qu’aujourd’hui, il est évident que Marie Curie peut être vue comme un exemple, un modèle, pour susciter les vocations scientifiques chez les filles et les femmes. Une pièce comme Le paradoxe des jumeaux le montre d’ailleurs amplement.

https://www.instagram.com/p/BuRM6bTi3zW/?utm_source=ig_web_copy_link

Une magnifique histoire de sœurs

Le paradoxe des jumeaux par Bernadette Le Saché image pièce de théâtre
© Pascal Gély

Ce qui fait la belle réussite du Paradoxe des jumeaux, c’est la relation entre les deux sœurs Marie Curie et Bronia Dluska que la pièce met en avant. En cela, le binôme constitué par Élisabeth Bouchaud et Sabine Haudepin excelle, illumine la scène, et offre à voir deux magnifiques personnages féminins.

S’il est une chose que l’on connaît peu sur Marie Curie, c’est bien cette relation très forte qui l’unit à sa sœur Bronia. Il faut dire que ces deux-là – la pièce ne le rappelle pas – se sont unies pour mener à terme leurs études. Et quoi que plus touchant que de voir cette sœur attentionnée – on applaudit en cela la performance de Sabine Haudepin – venir soutenir sa sœur dans ses choix, ses contradictions, puis dans l’opprobre dont elle est victime.

L’introduction du personnage de Bronia permet en outre de dresser le portrait d’une autre femme absolument engagée, qui participe à la construction de son pays, la Pologne, et qui essaie de convaincre sa sœur de revenir dans son pays natal. L’échange qui s’établit entre ces deux femmes, brisées personnellement et pourtant engagées totalement dans les causes qu’elles défendent, touche au plus haut point.

En cela, il faut dire que Le paradoxe des jumeaux fait la part belle – et justifiée – à deux splendides, à deux incroyables personnages féminins, en faisant le choix d’explorer les facettes de la relation de sœurs qui unit Marie Curie et Bronia Dluska. Une relation qui permet de montrer Marie Curie sous un angle inédit et émouvant, et qui permet aussi d’offrir sa part de lumière à la très admirable et pourtant méconnue sœur de la célèbre physicienne.

En savoir plus :

  • Le paradoxe des jumeaux au théâtre La Reine Blanche du 27 décembre 2018 au 3 mars 2019
  • Durée du spectacle : 1h20
Morgane P.

Morgane P.

Rédactrice/Editor chez Bulles de Culture
Littéraire dans l’âme, cœur tendre, j’aime que l’on me raconte des histoires, que l’on m’emmène à la rencontre de personnages qui me fassent vibrer, qui m’emportent, qui me touchent, et vivre à travers eux de belles et incroyables aventures.

Top 3 Littérature : Laurent Mauvignier ; "Journal" de Jean-Luc Lagarce, "Aurélien" de Luis Aragon
Top 3 Poésie : "Les Planches courbes" d'Yves Bonnefoy, "Les Chimères" de Gérard de Nerval, "Un Été dans la Combe" de Jean-Claude Pirotte
Top 3 Théâtre : Jean-Luc Lagarce, Anton Tchékhov, Euripide
Morgane P.

Les derniers articles par Morgane P. (tout voir)

    Laisser un commentaire

    Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.