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Les Hérétiques par François Rancillac image pièce de théâtre
© Christophe Raynaud-de-Lage

[Critique] « Les Hérétiques » par François Rancillac : La voie du choix

Cet article est le 24e sur 29 pour Spectacles Mars 2019

Bulles de Culture a découvert au Théâtre Dijon Bourgogne Les Hérétiques, une pièce écrite par Mariette Navarro et mise en scène par François Rancillac. Une expérience troublante que nous vous racontons. Notre avis et critique théâtre.

Synopsis :

Dans un univers qui mêle passé et futur, un intégrisme religieux virulent et inquiétant fait face à un intégrisme de laïcité non moins violent. Une femme perdue (Stéphanie Schwartzbrod) fait appel à trois sorcières (Christine Guênon, Yvette Petit, Lymia Vitte), pensant pouvoir résister avec elles, tandis qu’une martyre (Andréa El Azan) vient clamer le droit à la croyance. Qui sont ainsi les véritables hérétiques ? Et qu’est-ce qu’au fond que l’hérésie ?

Les Hérétiques : un univers trouble et troublant

Les Hérétiques par François Rancillac image pièce de théâtre
© Christophe Raynaud-de-Lage

C’est dans une obscurité totale que s’ouvre le spectacle Les Hérétiques, celui d’une citoyenne lambda perdue, dont les yeux ne voient plus la lumière (au propre comme au figuré) et qui se rend à un rendez-vous obscur dans une zone désaffectée à la rencontre de femmes qu’elle a aperçues dans une manifestation et dont la force l’a inspirée.

L’obscurité se dissipant progressivement, le public découvre trois femmes inquiétantes et suspicieuses dont le parcours se dévoile petit à petit : mariée de force et lapidée parce qu’elle a fui celui qu’on lui imposait ; traquée parce que connaissant le pouvoir des plantes ; elles ont été torturées, brûlées, noyées. Ce sont des sorcières. Le trio constitué par Christine Guênon, Yvette Petit et Lymia Vitte est à ce titre stupéfiant de vigueur.

À leur opposé surgit régulièrement Blandine, martyre chrétienne tuée dans l’arène au Ier siècle de notre ère mais dont la position n’est pas sans rappeler la problématique – pour ne pas dire le scandale – du port du voile islamique, de celui des burkinis. Andréa El Azan rend d’ailleurs ce personnage émouvant au plus haut point dans sa quête d’absolu puis de liberté.

Voilà ce qui constitue en partie le monde que dessinent Les Hérétiques. Le mélange des époques, le syncrétisme religieux, et ces figures féminines polymorphes et dont le rapport à la religion devient éminemment politique, tout cela inquiète, trouble, dérange les consciences et les idées, malmène les spectateur-trice-s.

La sacro-sainte Laïcité en question

Avec une fable futuriste et passéiste à la fois, Les Hérétiques remet en question la censure morale d’un État presque dictatorial : interdiction de spectacles, interdiction de l’avortement, généralisation d’une tenue « décente ». Cela heurte bien-sûr nos convictions, comme cela pousse notre citoyenne à vouloir résister.

Peut-on pour autant forcer une femme à dénuder son corps et heurter sa croyance, humilier sa personne ? Peut-on prôner la violence pour répondre à la violence ? C’est bien tout l’enjeu des Hérétiques. La radicalité du discours des sorcières vient contrarier la bien-pensance, questionner les fondements que ce que l’on n’interroge plus.

En cela, le duo croyante/non-croyante constitué par Stéphanie Schwartzbrod et Andréa El Azan excelle et brille particulièrement. C’est au cœur des dialogues entre leurs personnages que les convictions vacillent le plus, hésitent le plus. L’irruption du personnage de martyre est aussi surprenante de prime abord que convaincante sur la durée.

François Rancillac choisit encore une salle de classe à l’ancienne pour décor. Choix surprenant puisque Les Hérétiques ne pose pas la question de l’école. Mais choix décisif qui vient interroger la laïcité d’État à laquelle nous sommes éduqué-e-s. La pièce pose une question cruciale : la dérive de la laïcité n’est-elle pas l’intolérance ?

Vers une redéfinition de l’hérésie

Ce qu’interroge encore Les Hérétiques, c’est ce qu’est l’hérésie. Car les martyres religieux n’ont-elles pas été jugées autant hérétiques que les historiques sorcières ? La question a le mérite d’être posée et bien posée par l’écriture de Mariette Navaro : la foi suscite aujourd’hui toujours plus de suspicion que l’athéisme.

Aussi, Mariette Navaro propose-t-elle de revenir à la définition étymologique de l’hérésie : le fait de choisir sa propre voie, en faisant fi des dogmes qui veulent dicter l’opinion « juste ». En cela, la pièce fait de chacun-e un-e hérétique : car après avoir interrogé l’oppression religieuse effective (et partagée par toutes les religions) sur le corps des femmes, après avoir remis en question la radicalité d’une laïcité aveugle, après avoir pris conscience de toutes les violences commises au nom de la religion ou contre elle, on ne peut plus que redessiner les contours hésitants de nos propres convictions.

Les Hérétiques a le mérite d’affronter réellement ces problématiques, sans éluder les tabous, sans gêne dans son propos. Et dans le traitement qui est fait de l’épineuse question de la laïcité, elle rétablit un ingrédient important : celui de la liberté réelle de penser.

En savoir plus 

  • Les Hérétiques a été joué au Théâtre Dijon Bourgogne du 5 au 9 février 2019
  • Tournée du spectacle : à la Comédie de Béthune du 26 février au 1er mars 2019 ; à la Scène Nationale Aubusson le 26 mars 2019 ; à La Ferme de Bel Ébat – Théâtre de Guyancourt le 16 avril 2019
  • Durée du spectacle : 2h
Morgane P.

Morgane P.

Rédactrice/Editor chez Bulles de Culture
Littéraire dans l’âme, cœur tendre, j’aime que l’on me raconte des histoires, que l’on m’emmène à la rencontre de personnages qui me fassent vibrer, qui m’emportent, qui me touchent, et vivre à travers eux de belles et incroyables aventures.

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