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THYESTE Texte Seneque Traduction Florence Dupont mise en scene Thomas Jolly photo 2
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

♥ [Critique] “Thyeste” de Sénèque par Thomas Jolly

Cet article est le 28e sur 44 pour Festival IN & OFF d'Avignon 2018

Présenté au Festival d’Avignon 2018 et dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, le Thyeste de Sénèque, mis en scène par Thomas Jolly, illumine la scène d’une noire horreur. Un coup de cœur absolu pour Bulles de Culture. Notre avis et critique théâtre.

Synopsis :

C’est Tantale (Éric Challier) qui est rappelé du Tartare, lui qui avait tué son fils Pélops et l’avait offert à manger aux dieux, et fait naître une folie criminelle inhumaine chez ses descendants. La Furie (Annie Mercier) qui l’a fait surgir déchaîne les élans les plus sombres. C’est Atrée (Thomas Jolly) qui est le dépositaire de cet assaut terrible, Atrée, blessé par la tromperie de son frère Thyeste (Damien Avice) qui a voulu s’emparer du pouvoir en séduisant sa femme, Atrée, lui qui doute même d’être vraiment le père de ses deux enfants, Agamemnon et Ménélas, Atrée, lui qui a exilé son frère pour asseoir sa légitimité sur le trône. Rongé par le besoin de se venger, il imagine le crime le plus odieux servi par un stratagème : il envoie ses fils (Maxence Hermann et Léo Ciweski) offrir une réconciliation à Thyeste. Il tue alors les fils de son frère (Elliot Appel, Malcom Namgyal, Tiago Lucet-Remy) et les offre à manger au frère haï.

Festival d’Avignon 2018 : Thyeste, un spectacle brillamment horrible

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© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Dès le moment où Tantale surgit dégoulinant des eaux sombres du Styx par une sorte d’atrium qui perce la scène, le ton est donné, nous sommes sur la scène de l’horreur. Surgit ensuite la Furie sous les traits d’une “bloody queen”. Les monstres de la mythologie flirtent avec les codes de l’épouvante, et cela donne au texte de Sénèque un air de science-fiction qui lui va bien, une grandeur fascinante. Le décor fourni par la Cour d’honneur du Palais des Papes plongée dans l’obscurité y participe aussi : jeux de lumière et surtout d’ombre, tonnerre, éclairs donnent au lieu un air inquiétant au lieu historique. On pourrait se croire dans un film d’horreur. Maquillages, costumes et musiques reprennent également les codes du genre. Le résultat est troublant car Thyeste perd ainsi toute inscription dans une époque quelconque ; pas d’inscription dans une antiquité réelle ou rêvée et cela fait réellement la réussite de la mise en scène de Thomas Jolly.

Thyeste, un spectacle à la confluence des références

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© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

S’il est une référence qui est claire, c’est celle à latiniste et helléniste Florence Dupont. Thomas Jolly emprunte sa traduction du texte de Thyeste ; c’est un gage de réussite pour monter une pièce de Sénèque ! La traduction de Florence Dupont fait fi des lourdeurs qui rendent difficiles d’accès les textes antiques ; sa traduction est faite pour que le texte puisse être joué et le spectacle de Thomas Jolly démontre avec brio qu’on peut monter du Sénèque incroyablement bien.

Mais Thomas Jolly ne suit pas Florence Dupont pour sa seule traduction ; son spectacle suit le fil convaincant de la thèse de l’éminente chercheuse. Thyeste démonte le processus de construction d’un monstre selon les étapes théorisées par Florence Dupont : une douleur exacerbée par les plaintes (le “dolor”), une folie furieuse qui pousse le personnage hors de lui même (le “furor”) et l’accomplissement du crime tragique qui fait sortir le héros de l’humanité (le “nefas”).

La mise en scène de Thomas Jolly rend ainsi au meurtre affreux d’Atrée une dimension absolument inhumaine, conformément à la conception romaine du “nefas” : étymologiquement, le “nefas” est à la fois ce qui est interdit par la loi divine, ce qui est sacrilège, et ce qui ne peut être dit, l’indicible horreur.

Mais ce ne sont pas les seules références de Thomas Jolly : masques tragiques effrayants pour les Erinyes qui accompagnent la Furie et viennent rappeler le théâtre antique ; tatouages aux signes étranges sur les torses des deux protagonistes qui font écho aux civilisations disparues, à la civilisation mycénienne par exemple ; nuées d’insectes qui font penser à Les Mouches de Jean-Paul Sartre ; baiser d’Atrée à Thyeste qui rappelle le baiser de Judas. La rencontre de ces univers est une merveille absolue.

Une réussite totale

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© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Ce qu’il faut dire absolument, c’est la réussite époustouflante du spectacle Thyeste de Thomas Jolly. Le metteur en scène est glaçant dans son incarnation sobre et sombre d’Atrée ; Damien Avice qui lui donne la réplique est tout aussi convaincant. La présence répétée et troublante des enfants sur la scène, tantôt fantomatique, tantôt prophétique est une trouvaille qui marche très bien.

La présence de la musique — autre référence au théâtre antique — renforce encore la montée en tension de la pièce en renforçant la charge émotionnelle et en accompagnant aussi l’horreur par le strident. Le choix d’un coryphée (Émeline Frémont) qui rappe les passages de chœur est brillante, et quand le chœur d’enfants se joint à elle, notre cœur se serre.

Tout est soigné dans Thyeste : les jeux d’ombre sur la façade impressionnent ; les costumes sont extrêmement précis. Atrée apparaît ainsi d’abord dans un costume jaune ajusté, à la coupe presque féminine tandis que son courtisan, voix de la raison féminine portée par Charline Porrone, arbore un costume masculin au bleu pastel. Lorsque le festin effroyable est consommé, les deux frères sont devenus des doubles : costume d’un blanc éclatant dont les broderies de fleurs rouges font écho au sang versé des enfants.

Thomas Jolly rend finalement compte de la duplicité de Sénèque, prêchant la mesure mais visiblement fasciné, attiré par la noirceur des monstres de la mythologie. Le discours mesuré du courtisan n’empêche pas la naissance d’un monstre horrible dont la grandeur fait trembler, tout comme le discours stoïcien du philosophe n’a pas su empêcher au sombre Néron de sombrer dans une criminalité atroce et décomplexée.

Un spectacle total. Une réussite absolue. Thyeste est une pièce de théâtre coup de cœur de Bulles de Culture.

En savoir plus :

  • Thyeste se joue au Festival d’Avignon 2018, à la Cour d’honneur du Palais des Papes du 6 au 15 juillet 2018 à 21h30
  • Tournée de la pièce de théâtre Thyeste : les 27 et 28 septembre 2018 au Théâtre de l’Archipel, scène nationale de Perpignan ; du 16 au 19 octobre 2018 à la Comédie de Saint-Étienne ; du 6 au 8 novembre 2018 à Le Quai – CDN Angers Pays de la Loire ; du 14 au 20 novembre 2018 à Le Grand T de Nantes ; du 26 novembre au 1er décembre 2018 à La Villette ; du 5 au 15 décembre 2018 au Théâtre National de Strasbourg ; les 19 et 20 décembre 2018 au Théâtre des Salins, scène nationale de Martigues ; les 15 et 16 janvier 2019 aux Scènes du Golfe de Vannes ; les 25 et 26 janvier 2019 au Palais des Beaux Arts de Charleroi ; les 31 janvier et 1er février 2019 à La Coursive Scène Nationale La Rochelle ; du 12 au 16 février 2019 au Célestins, Théâtre de Lyon ; du 6 au 8 mars 2019 au Théâtre de Caen ; les 15 et 16 mars 2019 à Anthéa, Antipolis Théâtre d’Antibes ; les 22 et 23 mars 2019 à Le Liberté, scène nationale de Toulon ; du 28 au 30 mars 2019 à La Criée – Théâtre National de Marseille ; les 3 et 4 avril 2019 au Théâtre Firmin Gémier/La Piscine de Châtenay-Malabry ; du 24 au 28 avril 2019 au Théâtre du Nord de Lille
  • Durée du spectacle : 2h30
  • Pièce de théâtre déconseillée aux moins de 12 ans
Morgane P.

Morgane P.

Rédactrice/Editor chez Bulles de Culture
Littéraire dans l’âme, cœur tendre, j’aime que l’on me raconte des histoires, que l’on m’emmène à la rencontre de personnages qui me fassent vibrer, qui m’emportent, qui me touchent, et vivre à travers eux de belles et incroyables aventures.

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Morgane P.

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