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Mélancolie(s) par Collectif In Vitro photo
© Simon Gosselin

[Critique] “Mélancolie(s)” du Collectif In Vitro : Un drame magistral

Cet article est le 4e sur 5 pour Théâtre en mai 2018

C’est au banquet du temps qui passe et de son amertume que nous convie le Collectif In Vitro avec Mélancolie(s). La mise en scène est signée Julie Deliquet et l’ensemble fonctionne à merveille. L’avis et la critique théâtre de Bulles de Culture sur cette pièce coup de cœur.

Synopsis :

Olympe (Julie André), Sacha (Agnès Ramy), et leur frère Camille (Gwendal Anglade) sont réunis pour l’anniversaire de Sacha – qui marque aussi l’anniversaire de la mort de leur père, disparu un an auparavant. C’est alors que surgissent Nicolas (Éric Charon) – un ancien ami moscovite – et son épouse, gravement malade, Anna (Magaly Godenaire), et un étrange acolyte (David Seigneur). C’est aussi ce jour-là que Camille se fiance avec Natacha (Aleksandra de Cizancourt), au grand dam de ses sœurs. Mais l’irruption soudaine de Nicolas et les fiançailles non moins soudaines de Camille introduisent un déséquilibre fatal à la fratrie.

Mélancolie(s) : une splendide réécriture d’Anton Tchekhov

Pour créer Mélancolie(s), le Collectif In Vitro a procédé à une réécriture libre de Les Trois Sœurs et d’Ivanov d’Anton Tchekhov : la pièce qu’ils créent ainsi est une bulle intemporelle, dans laquelle les marqueurs de lieu et d’époque ont été gommés. Le spectacle résonne de la sorte d’une belle universalité permettant une identification immédiate à tel ou telle.

La trame qui en émane concentre tout ce qui fait la réussite des pièces d’Anton Tchekhov : Olympe (Julie André) et Sacha (Agnès Ramy) rappelle deux des trois sœurs du dramaturge russe, avec leur frère Camille (Gwendal Anglade) et sa fiancée Natacha (Aleksandra de Cizancourt) qu’elles détestent ; Nicolas (Éric Charon), l’ancien voisin moscovite qui arrive à l’improviste avec son épouse Anna ((Magaly Godenaire) vient rappeler le trouble Ivanov. Et c’est Sacha, épouse lassée d’un Théodore (Olivier Faliez) un peu lisse, qui tombe dans les filets du séducteur invétéré.

Le resserrement du drame en un nombre réduit de protagonistes et le tissage des deux pièces en un seul fil font naître une intrigue riche, tantôt légère et tantôt grave, où les tensions ouvertes ou sous-jacentes ne cessent de rendre complexes les rapports familiaux, amicaux, amoureux. Séductions, déceptions, faux-semblants et doutes font et défont les liens. Il en résulte une profonde mélancolie qui pèse sur les épaules, ronge et abime les corps et les âmes.

Entre ivresse et désillusion

Dès les premiers instants de la pièce de théâtre Mélancolie(s), on se sent invité-e à table pour partager les joies et les peines de cette émouvante petite communauté affective et élective. L’évocation du père, mort depuis un an, et de la vie qui reprend son fil après le deuil ; les liens fraternels qui rapprochent ou éloignent ; la tendresse conjugale ; l’ami que l’on retrouve après des années… autant d’éléments qui rapprochent le public et les personnages.

Et puis, aucune fausse note dans cette équipée faussement désinvolte. Les comédiens incarnent tous avec naturel et sincérité ces individus tiraillés par le passé ou l’avenir, leurs sentiments ou leurs doutes, leur besoin d’élan, d’espoir, leur envie d’autre chose. La mise en scène soigne les transitions car d’une tablée à l’autre, un an a passé ; d’un espace à l’autre, les lignes ont bougé. La tragédie se déploie lentement, avec la force de son caractère inéluctable.

Aussi la joie de façade qui ouvre la pièce laisse-t-elle lentement place à des éclats plus marqués, à des tensions plus osées. Des camps se dessinent que clivages et conflits séparent de plus en plus sûrement. L’ivresse ne grise plus que faiblement ; elle libère plutôt les aveux, les cris ; elle révèle les tristesses, les dépits ; l’ivresse clive et dissocie.

On se croirait dans un film en fait, tantla metteuse en scène Julie Deliquet excelle à faire naître sous nos yeux un univers à la fois concret et onirique, des personnages ambivalents et attachants, des scènes qui soient en même temps précises et universelles.

Mélancolie(s) ou boire la coupe jusqu’à la lie

Ce que Mélancolie(s) met encore en avant, ce sont les impasses dans lesquelles on se trouve emprisonné-e, les limites de chacun-e, les dilemmes presque cornéliens, les instants où l’être hésite, vacille, chute. L’ambiguïté qui habite chacun-e est magnifiquement mise en relief. Qui saurait dire si l’autre est un être bon dépassé par les événements ou bien un calculateur cynique et sans cœur ?

Cela, le personnage de Nicolas l’incarne à merveille – et Éric Charon également. Mélancolie(s) parvient à atteindre le même doute quIvanov où le public observe un personnage trouble, troublant, troublé, sans arriver à décider s’il est victime de sa situation ou un simple salaud ordinaire.

Des mariages épuisés, une vocation professionnelle éreintante, des impasses personnelles, amicales, amoureuses, tout est réuni pour que chacun soit à la limite de lui-même, dans ces moments où l’on ne sait plus trop soi-même ce que l’on fuit, ce que l’on cherche, ce que l’on est ou ce que l’on a. Le monde change et face au changement, l’individu perd ses repères, ses idéaux, ou son âme.

C’est dans ce chaos que germe, éclot et explose le drame. Sa portée et sa force en sont décuplées, comme magnifiées. La mélancolie – individuelle, plurielle, collective – qui en découle ne peut que toucher à l’extrême, émouvoir, bouleverser. Mélancolie(s) est une belle pièce qui fait vibrer le sensible et l’humain en nous plus que tout. C’est un spectacle coup de cœur de Bulles de Culture.

En savoir plus :

Morgane P.

Morgane P.

Rédactrice/Editor chez Bulles de Culture
Littéraire dans l’âme, cœur tendre, j’aime que l’on me raconte des histoires, que l’on m’emmène à la rencontre de personnages qui me fassent vibrer, qui m’emportent, qui me touchent, et vivre à travers eux de belles et incroyables aventures.

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Morgane P.

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