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[Critique] « Horace » de Corneille par la Compagnie Thomas Visonneau

Jean Racine, Pierre Corneille, Victor Hugo, Molière, William Shakespeare, Alfred de Musset… autant de noms qui effraient et en imposent. Mais Thomas Visonneau, en s’attaquant à Horace, ose, et il fait bien. Bulles de Culture a assisté à la première à la Scène Nationale Aubusson le lundi 23 avril 2018. Notre avis et critique théâtre.

Synopsis :

Horace (Azeddine Benamara), citoyen de Rome, est marié à Sabine (Nanyadji Ka-Gara), citoyenne d’Albe. Camille (Laure Coignard), la sœur d’Horace, doit épouser Curiace (Arnaud Agnel), le frère de Sabine. Mais la politique et la guerre ne laisseront pas les deux couples s’aimer tranquillement : une guerre fratricide déchire Rome et Albe. Pour mettre fin aux combats, on décide d’élire des champions dans l’une et l’autre ville. Le duel décidera de l’issue de la guerre, et surtout de la vie des protagonistes…

Entendre Horace

Dans le public, il y a ceux qui ont lu le texte d’Horace de Pierre Corneille au lycée, ceux qui l’ont lu un peu plus tard, ceux qui l’ont lu mais oublié, et ceux qui ne le connaissent pas et ont peur de ne rien comprendre : « un texte classique, c’est pas facile, mais les vers, oh la la… ». Mais tous, après 2h10 de spectacle, émus et souriants, sont fiers de se dire qu’ils ont compris, et même tout compris. Et c’est parce que les sept comédiens font entendre, comme rarement on peut les entendre, ces alexandrins du dix-septième siècle. Hémistiche, diérèse, tout y est. Mais rien ne ronronne, ici, les alexandrins n’ennuient pas : ils vibrent et retentissent dans la salle creusoise d’Aubusson. Laure Coignard livre avec clarté, et surtout simplicité – et cela fait du bien – les imprécations de Camille, Azzedine Benamara clame l’amour d’Horace pour la patrie romaine avec une rare force, Arnaud Agnel sait faire éclater la tendresse des vers d’amour de Curiace.

Corneille ou la fabrique des héros

La Compagnie Thomas Visonneau s’empare du texte de Pierre Corneille mais jamais ne le dessert. La mise en scène de cet Horace n’est pas timide : acteurs et metteur en scène ont quelque chose à dire avec ce texte vieux de plus de trois cent ans. Et ce quelque chose résonne aujourd’hui.

Au début du spectacle, en avant-scène, Erwann Mozet – qui sera, durant tout le spectacle, comme le narrateur brechtien, le contrepoint comique qui commente et fait le lien avec le public – nous parle de Pistorius, de Zidane, de ces héros modernes que l’on acclame un jour et que l’on accuse le lendemain : l’un tue sa femme, l’autre donne son fameux coup de tête… Le héros n’est pas infaillible, pas même Horace, mais la société en a besoin. Elle le crée et le modèle. Et c’est là que le monde extérieur pénètre le théâtre, comme l’explique le metteur en scène : « Au lendemain des attentats, la France s’est dite ‘en guerre’. Contre qui ? Des jeunes français radicalisés. Une guerre fratricide s’est engagée. Une guerre qui nécessite des vainqueurs et des vaincus. A toute guerre, il faut donc soustraire les droits humains fondamentaux au détriment de ceux de la nation, de la patrie. C’est exactement ce qu’incarne Horace : un homme broyé par la ‘machine guerre’ ». La mise en scène de Thomas Visonneau nous met en face d’un Horace, certes victorieux mais aussi meurtrier de sa sœur, violent et inquiétant, et qui n’a jamais le choix. La tragédie, c’est que l’Etat le veut pour sa gloire et que c’est son père qui choisit pour lui.

Le vieil Horace est interprété par une femme, Julie Lalande, à la voix rocailleuse, à l’allure déterminée et fière. Mais derrière son grand manteau noir, c’est un être tiraillé entre l’amour filiale et l’amour de la patrie. Ce choix de mise en scène éclaire le texte de Corneille. On nous répète que la tragédie et le pouvoir, c’est une affaire d’hommes. Mais ici, on pourrait aussi bien voir une mère dans le rôle du vieil Horace, une mère qui comme Camille et Sabine s’inquiètent pour leurs héros. Elles n’ont pas le droit de cité dans l’arène des guerriers mais leurs passions déchaînent autant de forces que les coups des deux hommes, de Curiace et d’Horace.

Arène ou aire de jeu ?

La force de cette mise en scène d’Horace, c’est d’abord une scénographie qui révèle ce que le texte de Pierre Corneille attendait de nous livrer. Thomas Visonneau a choisi comme espace de jeu un bac à sable. Les deux héros s’y échauffent avant un combat que l’on ne verra pas : la mort de Curiace est symbolisée pour le spectateur par le sang resté sur le corps d’Horace qui revient glorieux.

C’est ensuite le lieu où Camille et Sabine s’affrontent, mais sur un autre plan : laquelle est la plus malheureuse ? Celle qui perd son frère ou celle qui perd son amant ? L’arène de sable devient ici aire de jeu : une balançoire descend des cintres et Nanyadji Ka-Gara, dans le rôle de Sabine, y berce son désespoir et sa colère. Et comme toute héroïne tragique, Sabine a le droit à une confidente, Julie, interprétée par Lorine Wolff. Cette dernière a une énergie redoutable. Elle est celle qui écoute sa maîtresse mais sait s’en moquer. Elle est l’optimisme que les héros tragiques n’ont pas. Seule femme pouvant s’extirper de l’aire de sable, elle seule peut voir ce qui se passe sur le terrain de jeu des hommes, et courir avertir Sabine et Camille, restées immobiles, engluées par des passions tragiques trop lourdes à porter.

La Compagnie Thomas Visonneau à l’écoute de l’humain

Rendre une pièce actuelle, au sens premier de rendre réelle, de faire exister, c’est ce qu’a parfaitement réussi l’équipe de la Compagnie Thomas Visonneau avec la pièce de théâtre Horace. En refusant de plaquer telle ou telle idée reçue sur une tragédie dont le nom pèse de tout son poids sur la culture française, dont les vers célèbres tintent étrangement à l’oreille – inutile de répéter le fameux « Que vouliez-vous qu’il fît contre trois ? » –, les acteurs ont donné leur chance aux personnages de Pierre Corneille.

Pas de gentil, pas de méchant. Pas de premier rôle, pas de personnage secondaire : tous sont l’objet et le sujet de la tragédie. C’est certes un texte de Corneille que l’on a vu ce soir, mais bien plus, c’est une troupe dépouillée de tous les artifices du théâtre, qui défend avec cœur et corps une interprétation que nous ne sommes pas prêts d’oublier.

En savoir plus :

  • Horace de Pierre Corneille par la Compagnie Thomas Visonneau est mise en scène par Thomas Visonneau avec Lorine Wolff, Laure Coignard, Nanyadji Ka-gara, Azeddine Benamara, Julie Lalande, Arnaud Agnel et Erwann Mozet
  • Horace par la Compagnie Thomas Visonneau a été joué à la Scène Nationale Aubusson les 23 et 24 avril 2018. Tournée à venir durant l’année 2018-2019
Agathe Giraud

Agathe Giraud

Rédactrice / Editor chez Bulles de Culture
Aller au théâtre, y être surprise. Lire un bon livre, ne pas pouvoir s'arrêter. Être happée par le cinéma. Puis partager et faire découvrir.

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Agathe Giraud

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