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Bourrasque de Nathalie Bécue et par Félix Prader image
© Antonia Bozzi

[Critique] « Bourrasque » par Félix Prader : Une bouffée d’Irlande

Le Théâtre de la Tempête présente Bourrasque, une pièce de théâtre de Nathalie Bécue, mise en scène par Félix Prader. Une incursion mélancolique et amère en terre irlandaise. L’avis de Bulles de Culture qui était à la première de la pièce.

Synopsis :

Alice Burke (Nathalie Bécue) veille son mari, Dan Burke (Pierre-Alain Chapuis), qui vient de mourir quand survient un vagabond (Philippe Smith) qui demande asile pour la nuit. Il faut prévenir Michael Dara (Théo Chedeville), jeune berger des alentours, afin qu’il aille annoncer la nouvelle en ville. Mais voilà que le mort se redresse, et qu’il a encore des choses à dire…

Bourrasque : Une belle réécriture d’après John Millington Synge

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© Antonia Bozzi

C’est la pièce L’Ombre de la vallée du dramaturge irlandais John Millington Synge qui est à l’origine de Bourrasque. De cette petite pièce en un acte, l’auteure et comédienne Nathalie Bécue fait la colonne vertébrale du spectacle : un drame noué autour de quatre personnages, dont l’un mime sa mort pour prendre son épouse en faute. Reprenant à la lettre le texte de l’auteur irlandais, Nathalie Bécue l’étoffe toutefois afin d’imaginer le parcours personnel, émotionnel de chacun des quatre personnages. L’intégration de son écriture à la pièce de John Millington Synge est parfaite en ce qu’elle dépeint le quotidien mélancolique et maussade de ces Irlandais isolés, à l’écart du monde, comme prisonniers de la tourbe qui les entoure.

Le phrasé que Nathalie Bécue choisit pour Bourrasque est aussi une retranscription fidèle du style du dramaturge : une langue à la fois râpeuse et poétique, pétrie de la réalité de ces paysans. Si John Millington Synge choisit l’anglo-irlandais pour ses pièces, Nathalie Bécue imagine une syntaxe et un vocabulaire réalisant le même équilibre entre langue orale aux tournures populaires et envolées des métaphores pour sonder les cœurs des quatre « taiseux ».

Un quatuor qui fonctionne à merveille

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© Antonia Bozzi

La patte de Nathalie Bécue ajoute une vraie personnalité à la pièce de John Millington Synge, à tel point que tous les personnages ont un relief propre qui les rend attachants sans les caricaturer pour autant. Elle excelle aussi dans l’incarnation sur scène de cette femme d’âge mûr, étouffée par la solitude et l’attente perpétuelle qui constitue son quotidien. Elle tient ainsi toute la tension de Bourrasque, de son début à sa fin, et ce dans une diction parfaite d’un bout à l’autre, malgré tout ce que la langue du personnage peut avoir de bourbeux. Quant aux trois hommes qui l’entourent, Bourrasque leur offre une personnalité plus profonde que la pièce du dramaturge irlandais. Exploitant les ellipses du texte original, Nathalie Bécue imagine que la mélancolie de Dan Burke trouve sa source dans la violence qui l’a entouré dès son enfance. Elle choisit aussi de faire davantage parler le jeune berger, amant de l’héroïne, un peu naïf et pas très malin. Sa candeur en vient à faire sourire avec tendresse.

Mais l’un des personnages qui prend le plus d’ampleur dans la pièce est sans conteste celui du vagabond que Nathalie Bécue imagine comme une sorte de chercheur d’histoires, voyant ainsi en lui un vague double de John Millington Synge qui a fait de la tradition et des contes des îles d’Aran l’une de ses quêtes. Ce personnage renoue ainsi avec la tradition orale du récit : il rappelle ces aèdes de la société grecque antique qui allaient de palais en palais chanter les récits de leur connaissance. Toute la délicatesse dont fait preuve Philippe Smith dans ce rôle est remarquable.

Un huis clos haletant

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© Antonia Bozzi

Bourrasque réussit avec brio à maintenir une tension forte tout au long de la pièce. C’est d’abord la tension qu’il y a autour de ce deuil rendu angoissant par la présence du mort sur scène. C’est ensuite, une fois que le « mort » a révélé sa supercherie au vagabond, la tension que ressent le spectateur qui attend que Dan Burke n’intervienne. C’est enfin la tension du conflit conjugal qui explose et renverse la situation initiale. La mise en scène de Félix Prader repose sur la simplicité : décor rudimentaire, pas de grands effets. Et cela met parfaitement en valeur la dimension relationnelle du drame.

Cette tension dramatique est encore accentuée par la tempête intérieure que traversent les personnages, notamment les deux époux. Le monologue d’Alice qui ouvre la pièce et la longue explication que son mari offre au vagabond montrent les deux faces d’un couple en crise dans lequel chacun-e ne voit plus que sa propre souffrance. Ce trouble intérieur et cette forte tension émotionnelle sont bien sûr soulignés par les circonstances météorologiques : on traverse avec les personnages une sorte de tempête où le vent souffle avec violence. N’est-ce finalement pas cette terrible bourrasque qui trouble les esprits de chacun ? Rien n’est moins sûr.

Réunir les deux époux et l’amant confondu, c’est un topos théâtral. Mais la présence de cet inconnu que Nathalie Bécue place comme un observateur particulier, puisqu’on imagine que le drame auquel il assiste pourra enrichir encore son livret de récits, est une belle réussite. Écoutant les deux époux, puis prenant finalement place dans le drame, en exerçant le recul dont lui seul dans la pièce est capable, change la portée de la pièce, et enrichit considérablement le triangle amoureux.

Bulles de Culture vous recommande en tout cas vivement cette incursion en terre irlandaise !

En savoir plus :

  • Bourrasque de Nathalie Bécue mise en scène par Félix Prader, est joué au Théâtre de la Tempête du 16 mars au 15 avril 2018
  • Bourrasque sera joué  en 2018 au Centre culturel de Vitré le 20 avril, sur la Scène nationale de Bar-le-Duc le 17 mai et au Théâtre Montansier de Versailles le 25 mai
  • Durée du spectacle : 1h40
Morgane P.

Morgane P.

Rédactrice/Editor chez Bulles de Culture
Littéraire dans l’âme, cœur tendre, j’aime que l’on me raconte des histoires, que l’on m’emmène à la rencontre de personnages qui me fassent vibrer, qui m’emportent, qui me touchent, et vivre à travers eux de belles et incroyables aventures.

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Morgane P.

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