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Altered Carbon saison affiche

[Critique] « Altered Carbon » saison 1 : Quand la SF fait peau neuve

En confiant l’adaptation d’Altered Carbon, le best-seller de Richard K. Morgan auréolé du Prix Philip K. Dick, à la créatrice Laeta Kalogridis, Netflix espère poser pour de bon son empreinte sur le genre de la science-fiction. L’avis de Bulles de Culture sur Altered Carbon saison 1, une tentative ambitieuse malgré quelques défauts de fabrication.

Synopsis :

Dans un avenir pas si lointain, la mort n’est plus définitive : vous pouvez sauvegarder votre conscience et vos souvenirs et les réimplanter dans un nouveau corps. Ancien membre des troupes d’élite du Protectorat des Nations Unies, Takeshi Kovacs (Joel Kinnaman) a déjà été tué plusieurs fois. Cette fois, on le ramène sur Terre pour mener l’enquête : un riche magnat (James Purefoy) veut élucider sa propre mort. La police a conclu au suicide. Or, pourquoi se suicider quand on est certain de revenir parmi les vivants ?

Altered Carbon saison 1 et ses apparences trompeuses

Altered Carbon saison 1 image Joel Kinnaman
© Katie Yu / Netflix

Soupçonnée d’avoir été alimentée par un budget d’environ 150 millions de dollars pour ses dix épisodes, Altered Carbon saison 1 est présentée comme une nouvelle collection luxueuse dans la vitrine de Netflix. Au centre de la devanture, Joel Kinnaman (The Killing, House Of Cards, Suicide Squad) dans le rôle de Takeshi Kovacs, plastique de mannequin qui peine au début à prendre vie comme si le rôle mettait un certain temps à s’imprégner en lui. Conçue comme l’une des réponses spirituelles à Westworld, la série de Netflix n’a pas de celle-ci son casting de vétérans du grand écran mais séduit par d’autres moyens. Qu’y a-t-il donc réellement sous son enveloppe de superproduction qui en met plein la vue ?

Publié en 2002, Altered Carbon (Carbone modifié aux éditions Bragelonne) est le premier roman cyberpunk mettant en scène Takeshi Kovacs, personnage emblématique de Richard K. Morgan. De la SF hard boiled avec son lot de mystères à la Blade Runner et de scènes musclées à la Ghost in the Shell et RoboCop dans lequel on avait justement aperçu Joel Kinnaman. Entre voitures volantes, cité des nuages, hologrammes et rues irisées par les néons, les décors ébahissent comme si on redécouvrait le monde. Un festin esthétique notamment mis en scène par Miguel Sapochnik, l’un des réalisateurs les plus côtés de la télévision grâce à ses épisodes mémorables de Game Of Thrones (Hardhome, Battle of the Bastards…). Le pilote d’Altered Carbon saison 1 marque donc parfaitement le coup avec ses plans à couper le souffle. S’agit-il pourtant d’apparences qui servent à détourner du reste ? La question n’est pas à écarter.

Du livre à la série, une métamorphose délicate

Altered Carbon saison 1 image Will Yun Lee, Dichen Lachman
© Netflix

Outre son univers d’apparat réussi dans l’ensemble et fidèle à l’essence du livre, Altered Carbon saison 1 aligne les appâts comme une parfaite recette marketing bien pensée : la musculature dessinée de Joel Kinnaman (et encore plus de belles courbes féminines), les injections de punchlines et l’humour plutôt bien senti, et des chorégraphies qui condamnent un Total Recall Mémoires Programmées (2012) à l’oubli. Netflix s’assure d’avoir son spectateur bien dans le viseur et de ne jamais le perdre grâce à un montage survitaminé et ses péripéties.

Mettons-nous d’accord : c’est une très bonne chose puisque la série veille à éviter les temps morts sous peine d’être réanimée aussitôt. L’usure, la lascivité et l’errance mélancolique de Kovacs amènent de beaux moments (dont flashbacks et hallucinations), notamment grâce aux compositions de Jeff Russo (Fargo, Counterpart). Pourtant, on ne peut échapper aux conséquences de la métamorphose du livre au média télévisuel. Or, dans la grande majorité de ces transferts, l’âme s’y perd toujours un peu en chemin.

L’aspect hard boiled et néo-noir perd quelques nuances dans l’adaptation, tant dans la complexité psychologique de son (anti)héros que des personnages qui l’entourent, parfois largement réécrits. Une voix-off classique aurait peut-être été plus appropriée, quitte à nous plonger dans les méandres torturées de Kovacs plutôt que sa sœur disparue et… inventée pour la série.

Altered Carbon saison 1 image Ato Essandoh, Joel Kinnaman, Chris Conner
© Netflix

Avec Laeta Kalogridis aux commandes, scénariste de Shutter Island et Terminator Genysis, on ne s’étonnera donc pas des libertés prises lors de ces dix épisodes. On s’acharne ainsi à décomplexifier l’histoire, les personnages et la réflexion plus nuancée de Richard K. Morgan pour remodeler une carapace plus brute, plus consensuelle et accessible mais finalement moins résistante à la critique.

Malgré la gratuité de sa violence et son objectivisation, cela ne signifie pas pour autant que la série n’est qu’une accumulation de feux d’artifices : elle répond aussi à un cahier de charges et soulève des problématiques dont l’auteur s’était détourné. Outre un convaincant cast multiethnique, dont Will Yun Lee (Total Recall Mémoires Programmées), Martha Higareda (Royal Pains) et James Purefoy (Rome), Netflix ne manque pas l’occasion d’atteindre chaque marché. Contrairement au livre, c’est aussi une occasion d’adresser des questions – identitaires, genrées, religieuses – qui résonnent dans l’actualité mais qui sonnent, comme beaucoup de dialogues, un peu creux car reléguées par le spectaculaire.

Réincarnations de genres

Tel Kovacs découvrant son nouveau corps, Altered Carbon saison 1 essaie donc de se fondre dans un moule en alternant entre sous-texte philosophique et exhibitions visuelles. Sur le plan de l’expérience et du world-building, la copie est réussie, même si l’on verse parfois vers les clichés et la facilité : à la manière de Westworld, la série est aussi sophistiquée que prometteuse. La suite qui devrait prendre encore plus de libertés vis-à-vis de l’œuvre écrite nous dira si elle parviendra à se muer encore davantage. Car cette première saison semble avant tout préoccupée par la superposition de genres : enquête de polar, techno-thriller, action, science-fiction, romance… Des transferts d’un genre à un autre comme autant d’enveloppes corporelles qu’elle cherche à s’approprier, sans toujours parvenir à atteindre toutes ses cibles. C’est l’un des défauts de son ambition : Altered Carbon cherche à se construire une identité forte en cumulant d’autres identités mais manque de s’accrocher à une substance résiduelle, à quelque chose de plus organique et moins marketé.

L’espoir n’est pas perdu, bien au contraire. La série devrait survivre à sa première saison pour s’offrir une nouvelle vie, avec ou sans Joel Kinnaman. On ne manquera rien de cette métamorphose.

En savoir plus :

  • Altered Carbon saison 1, 10 épisodes de 45 à 60 minutes, est disponible sur Netflix depuis le 2 février 2018
  • Plus d’informations sur le roman Carbone modifié sur le site des éditions Bragelonne

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Paul Vogel

Paul Vogel

Rédacteur/Editor chez Bulles de Culture
Piégé très tôt dans l'Engrenages des séries, impossible de passer plus de 24h chrono sans sauter dans La Quatrième Dimension, sous peine de finir aux Urgences. Citation inspirante préférée : "Sheeeeeeiit" (Clay Davis, "The Wire").

TOP 5 TV : "Six Feet Under", "Breaking Bad", "The Wire", "Urgences", "Lost"
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