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Traits d'union 2018 image Froid collectif La Fièvre

♥ [Critique] Traits d’Union 2018 : « Froid » par Romain Bouillaguet et Emmanuel Pic

Cet article est le 1e sur 5 pour Festival Traits d'Union 2018

Le Théâtre El Duende, dans le cadre du festival Traits d’Union 2018, a accueilli la pièce Froid de Lars Noren, dans une mise en scène de Romain Bouillaguet et Emmanuel Pic. Une pièce déjà découverte par Bulles de Culture au festival Avignon Le Off 2017. Notre second avis sur cette pièce coup de poing et toujours coup de cœur.

Synopsis :

L’intrigue se situe en Suède. Trois adolescents (Axel Guidicelli et Arthur Gomez en alternance avec Romain Bouillaguet et Alexandre Gonin)  trompent leur ennui et le vide de leur existence en buvant des bières et en exaltant leurs pensées nationalistes. Karl (Edouard Eftimakis) les croise sur son chemin. Karl est leur antithèse : enfant d’origine étrangère, adopté par une famille aisée et aimante, qui est en réussite à l’école. Peu à peu, le jeu pervers de l’intimidation se mue en cruauté sans nom.

Froid : Choc sur scène

Le thème du festival Traits d’Union 2018, celui des « Frontières », prend une nouvelle coloration avec Froid de Lars Noren, dans une proposition du collectif La Fièvre. L’intrigue semble relativement classique : une jeunesse nationaliste, fascisante, mal éduquée, déficiente à différents points de vue métamorphose sa misère sociale et intellectuelle en un déchaînement de violence presque inépuisable. Un vrai choc.

Une forêt en Suède. Trois amis s’enivrent, dissertent fébrilement sur le devenir de la Suède et leur croyance presque religieuse dans un nationalisme exacerbé. Le quatrième protagoniste qui passe par là, le « double angélique », va cristalliser leurs pulsions et leur haine. Les « frontières » avec la pièce de théâtre Froid s’observent à divers degrés :
– Frontières territoriales tout d’abord : derrière le propos de la pièce, se cache évidemment une réflexion sur les débats immémoriaux et nauséabonds concernant l’identité de la Nation, le rejet de l’altérité. La construction de la personnalité de ces jeunes gens en perdition s’opère malheureusement, selon une vision assez classique, par la glorification d’une appartenance nationale. Rien de très innovant.
– Frontières sociales ensuite. Sans verser dans une démonstration habillée de « lutte des classes », la pièce Froid donne à voir également la tension existant entre ce trio tragiquement plébéien et Karl qui possède tout ce qu’ils n’ont pas alors qu’il n’est « même pas » à travers leurs yeux racistes de natifs de Suède. En frappant Karl, le groupe salit aussi un mode de vie, d’instruction, de savoir-vivre et d’aisance. La jalousie arme leurs bras.

D’une certaine manière, la question de la frontière sociale déploie aussi ailleurs ses tentacules : Karl, le bourgeois, l’enfant aimé, le fils, l’ami, le petit-fils, est seul face aux trois autres. La frontière est aussi celle du nombre : la férocité de la meute, électrisée par la domination numérique, contre la virginité solitaire de Karl.

Sympathy for the Devil

Au-delà de ces conceptions récurrentes, connues et reconnues au théâtre, en littérature, au cinéma, la pièce Froid prend peut-être de la hauteur à partir d’une nouvelle frontière : celle entre le normal et le pathologique, celle entre le moral et l’amoral avec ce moment du basculement comme pierre angulaire. Ce qui nous semble très intéressant avec Froid, c’est précisément la lente agonie à la fois de Karl, mais aussi de Keith, Anders et Ismaël. Le désœuvrement qui est appelé à devenir action. La destruction d’un sujet (Karl) devenu objet mais aussi la perte de l’humanité des trois autres.

A travers la galvanisation des trois adolescents devenus criminels qui prennent pour prétexte des idéaux abjects, Froid interroge le meurtre comme performance, faisant écho à la dynamique d’Orange mécanique. Keith, Anders et Ismaël sont attirés par la barbarie et le sadisme. Ils pactisent avec le Diable, sans avoir l’envergure de Faust. Plus qu’une pièce centrée sur les conséquences sauvages et graves d’un certain engagement politique, Froid prend une autre dimension. La mise à mort de Karl fonctionne comme un stimulant hautement malsain, comme l’accomplissement luciférien des trois protagonistes et c’est probablement là le tour de force de la pièce.

Froid : Une pièce pour spectateurs avertis

On ressort de la pièce de théâtre Froid comme on ressort du film Festen, nauséeux, paralysé, abasourdi. La mise à mort se veut longue, douloureuse et écœurante. Si les dialogues et le jeu des acteurs peuvent faire rire au départ, ou plutôt sourire, très vite l’atmosphère se pare des couleurs les plus sombres. Le trio démoniaque fonctionne sur un modèle habituel : une tête pensante, ou tout du moins qui en a la prétention, Keith (Arthur Gomez). Un bras droit dominé, exécutant mais finalement plus survolté, infernal, Anders (Axel Guidicelli). Enfin, un troisième comparse plus faible, un suiveur tragiquement idiot, là sans être là, Ismaël (Alexandre Gonin). L’alchimie entre les trois comédiens s’avère indéniable. Chacun interprète son rôle avec justesse et intelligence.

On peut certes regretter un décor un peu sommaire qui peut-être prive la mise en scène d’un épanouissement complet. Mais cette dernière joue habilement sur la lenteur et la vitesse, l’indolence et la frénésie. L’utilisation de l’espace scénique est pensée avec acuité. Le ballet méphistophélique dont Karl sera le centre ensorcelle le spectateur.

Le collectif La Fièvre parvient à soulever le cœur du spectateur, parfois à outrance, notamment par un jeu de lumières qui de manière pragmatique est très désagréable pour la salle. Il n’en demeure pas moins que la pièce agit comme un coup de poignard, qui creuse à chaque instant la plaie. Lorsque la chair du spectateur est touchée, le pari est réussi. Froid est une nouvelle fois une pièce de théâtre coup de cœur pour Bulles de Culture.

En savoir plus  :

  • Froid de Lars Noren, mis en scène le collectif La Fièvre au festival Traits d’Union 2018 au Théâtre El Duende (Ivry-sur-Seine, France) les samedi 13 janvier à 20h30 et dimanche 14 janvier à 19h
  • La pièce de théâtre Froid de Lars Noren par le collectif La Fièvre sera jouée en 2018 au Lavoir Moderne Parisien (Paris, France) les vendredi 2 et samedi 3 février à 20h30, le dimanche 4 février à 18h30
Agathe M.

Agathe M.

Rédactrice / Editor chez Bulles de Culture
Croqueuse d'art, j'aime découvrir et faire découvrir des œuvres éclectiques.

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Agathe M.

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