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Bluebird Claire Devers image 3 (c) Julien Piffaut
© Julien Piffaut

♥ [Critique] « Bluebird » de Claire Devers avec Philippe Torreton

Fruit d’une résidence au Théâtre du Port Nord de Châlons-sur-Saône, Claire Devers présente Bluebird de Simon Stephens avec Philippe Torreton dans le rôle-titre : une création qui a envoûté Bulles de Culture. Notre avis sur cette pièce de théâtre coup de cœur.

Synopsis :

Nous sommes à Londres. Jimmy (Philippe Torreton) est un chauffeur de taxi qui roule la nuit. Nous suivons avec lui les tranches de vie de ceux qu’ils montent, de ces « charges » nocturnes, comme il les appelle (incarnées par Baptiste Dezerces, Serge Larivière et Marie Rémond). Marginaux, écorchés apparemment insignifiants, les destinées se croisent et s’entrecroisent pour laisser apparaître en filigrane le drame qui a séparé Jimmy de la femme aimée (Julie-Anne Roth) et l’a transformé en ce qu’il est, un chauffeur de taxi dont l’unique propriété est sa Nissan Bluebird.

Bluebird, un défi brillamment relevé

Bluebird Claire Devers image 1 (c) Julien Piffaut
© Julien Piffaut

C’est déjà un sacré défi de mise en scène que représente la pièce Bluebird de Simon Stephens, en ce qu’elle se déroule intégralement dans un taxi. Autant dire que la pièce semble de prime abord irreprésentable. Le metteuse en scène Claire Devers a cependant imaginé une scénographie audacieuse : des grillages qui n’auront de cesse de se mouvoir pour dessiner l’univers urbain ; une authentique Nissan Bluebird anglaise sur scène ; un décor vidéo-projeté qui nous transporte dans les méandres de la capitale britannique. Il faut reconnaître que la magie opère et que le public se trouve immédiatement transporté dans cette jungle urbaine, dans une atmosphère à la fois sombre et mélancolique, dont les recoins se dévoileront toujours plus profonds au fil du spectacle.

Merveilleusement construit, Bluebird nous invite à une découverte spiralaire. De Jimmy, nous ne voyons d’abord que les yeux dans le rétroviseur ; nous le laisserons seul dans son taxi. Il faut encore que les mêmes questions se répètent de la part des clients pour que les réponses de cet homme tacite se déploient avec plus d’ampleur. De même, les histoires qui se racontent sous nos yeux tissent une toile qui emprisonne et resserre l’étreinte autour du drame personnel du protagoniste. Bluebird dessine ainsi un cercle à la fois centrifuge et concentrique, dont le centre est Jimmy de façon générale, mais qui attire dans son orbite d’autres figures, d’autres destins, d’autres aveux. Cette construction circulaire, d’une incroyable sagacité, est absolument captivante.

Bluebird, un kaléidoscope fascinant

Bluebird Claire Devers image 4 (c) Julien Piffaut
© Julien Piffaut

Si la nuit ouvre un monde parallèle, la pièce de théâtre Bluebird en explore de nombreuses facettes. Jeune prostituée, père brisé, mécanicien du métro, jeune enseignante en mal d’enfant au bord de la rupture, fêtard peu bavard, videur de boîte de nuit, caïd tatoué. Toutes les catégories sociales défilent, toutes riches d’un rapport à la nuit particulier.

Ce que Bluebird découvre d’abord, ce sont ces morceaux de vie épars, divers. La légèreté côtoie une gravité presque funeste. C’est une humanité tiraillée qui s’esquisse au travers de ces rencontres. L’anonymat et le caractère bref du tête-à-tête ouvrent la voie à la confession. Ce que chacun livre de lui dans l’habitacle resserré de la Nissan Bluebird est d’une fascinante complexité. Le regard de Jimmy sur ces êtres aux marges de la société, blessés par elle ou portés par elle, est d’une douceur rassurante. La pièce de Simon Stephens est emplie de bienveillance, de sympathie pour ces individus qui essayent, qui échouent, qui se consument, s’oublient, se perdent.

Entre pluriel et singulier

Bluebird Claire Devers image 2 (c) Julien Piffaut
© Julien Piffaut

Ce que la mise en scène de Claire Devers met brillamment en avant dans la pièce Bluebird , c’est l’unicité que l’on trouve entre pluriel et singulier. Car la pluralité des clients et des histoires que l’on traverse n’est qu’un moyen plus efficace de nous ramener au destin singulier qui s’ébauche au fil des rencontres, du spectacle, de la nuit : celui de Jimmy. En quête d’une Clare dont on comprend qu’elle a été sa compagne, la mère de sa fille, la femme de sa vie, Jimmy, interprété par le comédien Philippe Torreton, apparaît d’abord comme un personnage fuyant. Faire parler les autres est après tout le meilleur moyen de ne rien dire de soi. Ou si peu. Elliptiques, incomplètes, énigmatiques, les pièces du puzzle se mettent pourtant doucement en place.Il faudra la confrontation avec Clare, jouée par la comédienne Julie-Anne Roth, dans la deuxième partie de Bluebird, pour que tout prenne enfin place et fasse sens. La confrontation de ces deux êtres qui se sont aimés si fort qu’ils s’aiment visiblement encore vibre d’une force rare. Les banalités et les rancœurs nous font tourner autour du nœud douloureux qui les unit tragiquement, inéluctablement.

Bluebird ouvre alors la question épineuse de la possibilité de revivre après l’horreur, de faire avec la culpabilité, de reprendre vie alors qu’on n’est plus, de construire sur les cendres de nouvelles bases. Clare et Jimmy, malgré la diversité des réponses qu’ils offrent à cette question, laissent ouvert l’espoir d’une résilience possible, d’un après.

C’est en somme un spectacle tout empreint d’une émotion sincère, d’une tendresse évidente pour ce que nous sommes, capables du meilleur comme du pire, coupables tragiques et repentis expiant, errants éternels aux frontières de l’autre et de nous-même. Claire Devers magnifie avec talent et finesse l’humanité et la sensibilité des personnages et de ce qu’ils portent. Coup de cœur de Bulles de Culture, la pièce de théâtre Bluebird de Claire Devers est une rencontre abyssale à ne pas manquer.

En savoir plus :

  • Bluebird a été présenté à Chalons-sur-Saône au Théâtre du Port Nord du 16 au 18 janvier 2018
  • Bluebird sera présenté au Théâtre du Jeu de Paume d’Aix en Provence du 23 au 27 janvier 2018 ; à la Maison de la Culture d’Amiens les 1er et 2 février 2018 ; au Théâtre du Rond Point à Paris du 7 février au 4 mars 2018 ; au CDN de Sartrouville les 29 et 30 mars 2018 ; au théâtre des Célestins à Lyon du 3 au 7 avril 2018
  • Durée du spectacle : 2h
Morgane P.

Morgane P.

Rédactrice/Editor chez Bulles de Culture
Littéraire dans l’âme, cœur tendre, j’aime que l’on me raconte des histoires, que l’on m’emmène à la rencontre de personnages qui me fassent vibrer, qui m’emportent, qui me touchent, et vivre à travers eux de belles et incroyables aventures.

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Morgane P.

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