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The Deuce image photo David Simon
© HBO

[CRITIQUE] “The Deuce” saison 1 : Bilan et résumé

The Deuce, la nouvelle série  de David Simon avec James Franco, vient d’achever sa saison 1 sur HBO et OCS.  Notre critique et bilan de The Deuce saison 1, une série sur l’émergence de la pornographie dans le New-York des années 70.

Synopsis :

Dans la ville de New York, la violence et les méfaits de la drogue empirent. Les frères jumeaux Vincent et Frankie Martino (James Franco) font face à la mafia qui sévit à Times Square, lieu où vit également Candy (Maggie Gyllenhaal), une prostituée qui se tourne vers l’industrie naissante de la pornographie

David Simon et George Pelecanos : De Baltimore à Times Square

Faut-il encore présenter David Simon et George Pelecanos, deux grands parrains de la mafia télévisuelle qui ont commis leurs premiers faits d’armes sur The Wire il y a quinze ans déjà ? D’un côté, David Simon, journaliste sans vergogne réputé pour déterrer les cadavres du rêve américain et donner la parole à ceux que les médias ignorent. D’un autre côté, George Pelecanos, l’un des maîtres du polar, que Simon avait embauché et débauché pour passer sur le petit écran dès la saison 1 de The Wire.  Face à la vision réaliste nourrie de témoignages de Simon, Pelecanos maîtrise l’aspect dramaturgique, donne le coup de grâce : catalogué de « tueur en série », il a écrit certains des meilleurs épisodes de la série, les pénultièmes de chaque saison, ceux où le récit atteint son apogée pour envoyer des personnages vers une mort inévitable.

Après la fin de Treme en 2013, où George Pelecanos avait aussi posé sa griffe, les deux compagnons de route rencontrent un certain Vincent Martino, qui, aux côtés de son frère Frankie, possédait une poignée de bars dans le quartier de Times Square, à New York. Pour la mafia locale, la vitrine parfaite à diverses activités illicites : drogue, jeu, prostitution… Les frères Martino sont devenus témoins de la naissance de l’industrie pornographique. George Pelecanos a alors droit à une promotion et devient co-créateur de The Deuce avec David Simon. Rien de surprenant à ce que l’on retrouve l’équilibre délicat entre un portrait socio-réaliste des USA, le New-York des 70s cette fois, puis une intrigue à couteaux tirés entre flics, proxénètes, prostituées et mafieux. En plus de ses miniséries, Simon tient donc sa troisième série en tant que créateur et rivalise ici sans mal avec ses précédentes œuvres.

The Deuce, un peepshow sur les seventies new-yorkaises

Tout au long de la saison 1, on y retrouve  cet effluve de Martin Scorsese (Mean Streets, Taxi Driver),  de blaxploitation (Shaft, Black Caesar), de films à la Serpico et French Connection. Des références chères à Pelecanos et au scénariste Richard Price, là où Simon est surtout fasciné par les spasmes du capitalisme. La photographie est soignée et la recréation de l’atmosphère des 70s est troublante. Avec cette iconographie déjà bien traitée par le cinéma voire à la télévision (récemment, le discutable The Get Down), HBO ne veut pas désorienter son public, souhaite une formule plus familière, plus attractive et funky que The Wire sans en perdre la richesse et l’authenticité historique. Là-dessus, The Deuce trouve d’emblée son costume sur mesure et cerne parfaitement sa boule à facettes de personnages hauts en couleur. Des personnages marqués par le Vietnam, épuisés par le cycle sisyphéen du trottoir à la chambre de passe miteuse, par l’homophobie rampante,  par la misogynie, et étriqués entre les opportunités du rêve américain et ses dérives. Encore une fois, David Simon réussit le tour de passe d’accumuler des personnages drôles, touchants, attachants, graves et moins transparents et prévisibles qu’ils ne le paraissent, comme un cliché Polaroid qui révèle peu à peu ses couleurs.

On se souvient qu’HBO s’était montrée frileuse avec Vinyl (d’abord reconduite pour une saison 2 puis finalement annulée, moyennant 650 000 spectateurs pour un budget conséquent), elle n’a pas manqué de manifester sa confiance envers The Deuce et ses têtes d’affiches James Franco et Maggie Gyllenhaal. Une moyenne de 900 000 par épisode et une belle courbe de popularité qui prouve que la série parvient à rassembler sur ses pavés de nouveaux fidèles chaque semaine. Car contrairement à la série de Martin Scorsese et Terence Winter, The Deuce a les cordes pour tenir sur la durée : l’arrivée du SIDA, la vidéo, l’exil de l’industrie porno en Californie…

Réunion d’anciens élèves

Un plan de bataille de 3 saisons a donc été convenu. Mais comme The Wire et Treme, on regrette parfois que The Deuce esquisse à peine certains protagonistes que l’on ne voit que 3 ou 4 minutes à l’écran. Nous avons envie d’en savoir plus sur ces personnages humanisés tandis qu’on assiste à leur évolution. A commencer par Vincent (James Franco) et son ascension à la GTA, du serveur de bar endetté au partenaire d’affaires avec la mafia (Rudy Pipolo, incarné par l’excellent Michael Rispoli aperçu dans la série Les Sopranos). En jouant les rôles de deux frères jumeaux pourtant si différents, Franco réalise l’une des meilleures performances de sa carrière et n’a rien à envier à celle d’Ewan McGregor dans Fargo.

Comme dans le bar plein à craquer du Hi-Hat, la foule d’acteurs de The Deuce ne manque pas les occasions de briller, dont plusieurs anciens de The Wire. Le rappeur Method Man, déjà connu par le rôle de Cheese a droit à une scène mémorable avec Candy, de même pour le génial Lawrence Gilliard Jr. (D’Angelo Barksdale dans The Wire) et Gbenga Akinnagbe, autrefois impitoyable dans le rôle de Chris Partlow et tout aussi intimidant en proxénète. Quant à Chris Bauer, son personnage de Bobby Dwyer ne manque pas d’évoquer Frank Sobotka. Et comment ne pas évoquer Anwan Glover qui s’était illustré dans le rôle de Slim Charles et qui revient dans le rôle du serveur Leon, un personnage aussi drôle que tragique.

Seules contre tous

The Deuce image photo David Simon
© HBO

Mais dans une série aussi préoccupée par la libération des mœurs, par les tabous et par l’impact du corps sur la société, le mérite revient largement aux femmes, derrière la caméra autant que devant, dont deux épisodes réalisés avec sobriété et élégance par la formidable Michelle MacLaren (Breaking Bad, Game Of Thrones). Les rôles féminins, incarnés à merveille, sont du propre aveu de David Simon, ceux qu’il tenait à développer le plus : Candy (Maggie Gyllenhaal), Darlene (Dominique Fishback), Lori (Emily Meade), Abby (Margarita Levieva)… Sans oublier la journaliste Sandra Washington (Natalie Paul) qui permet à David Simon de faire ce qu’il sait faire le mieux : parler des pratiques douteuses et des failles de la presse écrite.

Éreintée, neurasthénique, écœurée, Candy/Eileen représente le plus cette progression spectaculaire entre sa mère qui n’accepte pas son gagne-pain, un fils qu’elle ne voit qu’entre deux virées nocturnes et un métier qu’elle n’est plus capable d’assumer, surtout toute seule. Elle se réoriente alors peu à peu vers les tournages de films X avec le sosie de Ron Jeremy. Candy sait mieux que quiconque comment fonctionne le plaisir mais elle semble pourtant drainée de toute possibilité d’en ressentir. Quand un homme qu’elle fréquente s’approche pour l’embrasser, le baiser est maladroit. Elle n’a plus aucune notion de l’intimité. Elle vit par procuration quelque chose de l’ordre de l’extase, de la désincarnation au sens propre du terme, c’est-à-dire être projeté hors de son corps pour voir les choses à distance. « Tu contrôles que dalle » lui dit Rodney. « C’est toi qui a besoin de te connaitre. » Mais sur le plateau de cinéma rudimentaire, Candy désire apprendre à tout contrôler : l’éclairage, les actrices, la caméra… Elle maîtrise à merveille cette réplique de la vie faute de pouvoir contrôler la sienne.

David Simon s’intéresse bien entendu à l’Amérique misogyne de Trump et de Weinstein, dont il dit que la télévision a été largement utilisée à des fins démagogiques lors des élections, pour rabaisser la femme et les minorités entre autres. Car la pornographie est « Une industrie de plusieurs milliards de dollars qui affecte la façon dont nous vendons n’importe quoi, de la bière aux voitures aux jeans. Le langage de la pornographie est désormais inscrit dans notre culture. Même si vous n’en consommez pas, vous consommez sa logique » avertit David Simon.

Il était une fois l’Amérique

Réflexion sur l’économie de la séduction et sur la représentation des corps, The Deuce est de facto un divertissement sur la question du divertissement avec son kaléidoscope de personnages aux destins croisés. David Simon et HBO n’hésitent pas à saper la réputation qui a fait le succès de la chaine câblée avant Oz et Les Sopranos, à savoir une chaine où l’on s’abonne pour y voir de la boxe, des vieux classiques et surtout du porno. Car The Deuce n’offre pas d’érotisme à tous les coins de rue et ne cherche pas à vendre du sexe pour fidéliser ses abonnés. On gravite toujours autour de la notion d’addiction telle qu’on la retrouvait déjà dans The Wire (la drogue, le pouvoir) et Treme (la musique, l’attachement à un lieu). Par effet rétroactif comme pour toute série inscrite dans le passé (Mad Men, Boardwalk Empire…), Simon et Pelecanos montrent comment nous en sommes arrivés-là, et comment, malgré les révolutions, la chute des tabous, la libération des mœurs, les choses n’ont pas tellement changé jusqu’à présent.

8 épisodes, c’est en un sens trop court, surtout pour 3 petites saisons, et nous aussi, nous en redemandons. La bonne nouvelle, c’est que George Pelecanos et David Simon ont pris leurs aises à la télévision et savent eux aussi comment mieux (se) vendre. Atout parmi tant d’autres, James Franco passe deux fois derrière la caméra – avec réussite – en plus de sa double performance. Quant à Maggie Gyllenhaal, elle devrait obtenir son fauteuil aux Emmy Awards. L’engagement des deux acteurs est l’une des raisons qui a poussé David Simon et George Pelecanos à se contenter de 3 saisons, prévues pour se conclure sur les années 1985. L’autre raison est que David Simon cultive les idées pour une autre série en développement sur HBO. Est-ce que The Deuce apportera un changement dans les mentalités, comme The Wire le désespérait, pour représenter un portrait sans fard des États-Unis et éveiller les consciences ?  Quelque part, avec The Deuce et ses auteurs, les trottoirs de la 42ème rue semblent pavés de bonnes intentions…

En savoir plus :

  • The Deuce saison 1 a été diffusé en US+24 sur OCS City à partir du lundi 11 septembre 2017 à 20h55. La série est disponible en replay/streaming sur OCS Go
  • The Deuce Saison 2 a été commandé par HBO
  • Site officiel

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