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♥ [CRITIQUE] “Froid” par le collectif La Fièvre : Un cynisme glaçant

Le collectif La Fièvre présente à Avignon le Off 2017 une pièce brûlante d’actualité : Froid du Suédois Lars Norén. Un spectacle, mis en scène par Romain Bouillaguet et Emmanuel Pic, qui a impressionné Bulles de Culture au festival Avignon Le Off 2017. C’est un coup de cœur.

Synopsis :

Nous sommes en Suède, l’année scolaire vient de se finir. Keith (Arthur Gomez), Anders (Axel Giudicelli) et Ismaël (Alexandre Gonin) trompent leur ennui à coup de concours de bières. Surgit inopinément Karl (Édouard Eftimakis), un garçon brillant de leur classe, né en Corée et adopté par une famille suédoise. La haine du trio à son égard s’enflamme et ils le contraignent à leur tenir compagnie. Le racisme et le nationalisme explosent dans la conversation, doublés de l’irascible jalousie que les trois garçons ressentent à l’égard de Karl qui a grandi dans une famille stable, riche et qui ne manque de rien.

Froid :
De la pertinence d’un choix

 

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Ils sont jeunes, se sont rencontrés au Cours Florent. Par amitié, ils ont créé le collectif La Fièvre, un collectif qui leur ressemble tant il dit l’insatiable désir de prendre part à notre monde par leur art, de plonger dans les sujets qui fâchent et dans les méandres sombres de l’actualité. Ils présentent à Avignon le Off 2017 une pièce criante d’actualité, Froid de Lars Norén. De quoi traite la pièce ? D’une jeunesse à la dérive qui noie sa frustration dans un engagement nationaliste extrémiste. De la résurgence des discours racistes et de l’admiration des crimes nazis ou fascistes. D’un désespoir noyé dans la haine de l’autre.

À l’heure où les extrêmes gagnent en puissance et parviennent au pouvoir dans certains pays d’Europe, à l’heure où les attentats servent de prétexte au retour de discours racistes invitant à la haine de l’étranger, au repli sur soi, et à la stigmatisation de l’autre dont on imagine de façon irrationnelle qu’il est assisté par tout un tas d’aides sociales et qu’il prend le pain des patriotes, le collectif La Fièvre invite par son choix à s’interroger sur ce qui fait la force de ce recours aux extrêmes.

C’est donc un choix audacieux qu’ils font. Un choix qu’ils défendent avec cran et avec talent aussi.

Un cynisme cinglant

 

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Le sujet de Froid est grave, sombre aussi dans une certaine mesure. Cependant, le texte de Lars Norén joue sur une ironie grinçante, un cynisme froid. Le trio de garçons fait rire. Certes. On rit jaune. Mais on rit tout de même. Et beaucoup. Ajoutons que le jeu d’Alexandre Gonin rend à merveille le côté imbécile heureux du personnage d’Ismaël. De même, Axel Giudicelli incarne parfaitement l’humour noir du personnage d’Anders. Mais de quoi rit-on ? De leur bêtise d’une certaine façon. De la façon qu’ils ont eue de considérer le lycée. On rit ensuite et aussi du décalage qui s’instaure entre Karl et eux : le premier de la classe contre le dernier rang, les plaisanteries malvenues de Karl qu’ils ne comprennent pas entièrement. On rit encore de la naïveté de Karl qui espère ne pas comprendre à quel point ces trois là sont cinglés.

Le public de la salle rit volontiers de tous ces décalages. De l’apparente légèreté du dialogue qui devient pourtant de plus en plus tendu. Du tragi-comique de la situation qui dégénère pourtant progressivement.

À poings fermés

 

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C’est sans nous prendre par les émotions que la pièce Froid fait toutefois advenir une violence sourde. Violence des mots déjà. On jure, on crie, on insulte. Violence du propos surtout, car le personnage de Keith expose avec conviction et sans tabou des thèses d’un racisme forcené, d’une haine armée, d’un extrémisme affiché. Les réponses argumentées, puis les tentatives d’éviction du sujet par Karl n’y feront rien. Au contraire, la colère grandit dans ce personnage qui paraît pourtant être un animal au sang froid. Arthur Gomez excelle à rendre inquiétante cette violence croissante.

Il faut dire qu’aux mots succèdent les coups. On comprend que cette violence physique est la seule force dans laquelle se reconnaissent les trois garçons. Leur engagement dans le nationalisme n’est peut-être pas égal, mais la violence dissuasive ou menaçante paraît être leur arme à tous trois.

 

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La tension monte ainsi par paliers, et le trio de comédiens montre tout son talent dans cet accroissement de violence. L’étau se resserre sur chacun tout au long de Froid, sur le malheureux Karl qui comprend qu’il est pris au piège mais aussi sur les autres : Ismaël, hésitant et comprenant qu’avec un père en prison, il n’a pas droit à l’erreur ; sur Keith et Anders aussi car cette possible violence sur l’autre les met face à un choix décisif quant à leur engagement dans l’extrémisme.

Froid de Lars Norén pose la question de l’origine de la violence. Est-elle un choix conscient ? Un choix tacite ? Une décision de groupe ? Le résultat d’une misère sociale écrasante ? Qu’est-ce qui transforme ces trois garçons en bourreaux ? L’ont-ils réellement choisi ?

Vous l’aurez compris, Froid pose plus de questions qu’il n’offre de réponse. Le spectacle pousse ainsi chacun à se poser ces questions, à réfléchir autrement. En cela, Froid est à la hauteur des ambitions de ce jeune collectif La Fièvre et est un coup de cœur pour Bulles de Culture. Nous serons ravie de les suivre avec attention.

https://twitter.com/bullesdeculture/status/886525418249089024

 


 

En savoir plus :

  • Froid est présenté au festival Avignon le Off 2017, au Théâtre des 2 Galeries, du 7 au 30 juillet à 11h35 (relâche le 17 juillet)
  • Durée du spectacle : 1h
  • Le site officiel du collectif La Fièvre
Morgane P.

Morgane P.

Rédactrice chez Bulles de Culture
Rédactrice

Littéraire dans l’âme, cœur tendre, j’aime que l’on me raconte des histoires, que l’on m’emmène à la rencontre de personnages qui me fassent vibrer, qui m’emportent, qui me touchent, et vivre à travers eux de belles et incroyables aventures.

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Morgane P.

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