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[CRITIQUE] “À 90 degrés” de Frédérique Keddari-Devisme avec Élizabeth Mazev

Dans À 90 degrés, Frédérique Keddari-Devisme a mis en scène Élizabeth Mazev dans un monologue troublant d’intimité, vu au Théâtre de Belleville. Un seul en scène où la souffrance s’allie à l’humour – celui du désespoir –  pour prendre mieux encore le spectateur à la gorge. Bulles de Culture a été sous le charme.

Synopsis :

Élizabeth Mazev incarne Marthe, une femme, une épouse et une mère en proie à la dépression et à une maladie qui la ronge, elle et sa famille : l’alcoolisme. Dans ce monologue, Marthe dévoile sa souffrance, ses difficultés à dire, et à aimer comme avant. Elle raconte la première rencontre avec son mari Christophe, la naissance de leurs enfants, leur départ rêvé en vacances… Mais vient ensuite les spirales insoupçonnées de la vie, celles qui anéantissent leur amour, et plongent Marthe dans la solitude de la maladie.

À 360 degrés dans l’intimité d’une femme

 

Dans la pièce de théâtre À 90 degrés, La comédienne Élizabeth Mazev est incroyablement juste dans ce seul en scène poignant, où le metteur en scène Frédérique Keddari-Devisme a su la guider avec intelligence dans une mise en scène intimiste. Marthe est en pyjama et robe de chambre, pieds nus, face public. Les paroles se déversent, dévoilant les facettes angoissantes de la dépression. L’intimité n’a plus de barrière.

Marthe continue à essayer de vivre : se faire un petit-déjeuner, manger une tartine de pain, faire chauffer l’eau de la bouilloire. C’est dans les gestes de la vie quotidienne que Frédérique Keddari-Devisme a choisi de représenter Marthe. Cette femme n’est pas extra-ordinaire. Au contraire, elle est criante de normalité. Elle incarne la malheureuse banalité dans laquelle la société enferme ces femmes.

Élizabeth Mazev folle de souffrance et d’amour

 

a 90 degres
© Frédéric Benoist

 

Marthe crie au public du Théâtre de Belleville combien elle aurait aimé vivre ailleurs, combien elle aurait aimé ouvrir sa librairie… Mais chaque envolée d’espoir est suivie d’un douloureux retour à la réalité, ponctué par l’ouverture inévitable d’une bouteille d’alcool. Marthe dispose sur scène, au fur et à mesure de son monologue, des miniatures de bouteille de whisky, de Martini, de vin, de Porto… Une fois vides, ce sont des miniatures que l’on pourrait donner aux enfants pour qu’ils jouent. Mais ici, elles n’ont rien d’un jeu : elles rythment l’avancée de Marthe vers le néant. Leur petitesse dérisoire sur scène signe paradoxalement leur place massive dans la vie de cette femme.

Élizabeth Mazev, dans À 90 degrés, interprète une femme que la vie a dépouillée. Au-delà de l’alcoolisme, c’est son amour pour Christophe que Marthe clame sur scène. Mais l’amour pris en étau entre la maladie et la banalité de la vie avoue parfois son impuissance à faire face. Marthe rêve d’amour absolu. Déchirante illusion : « Oui je voulais qu’on y aille tous les deux dans la mort comme Roméo et Juliette. Mais ce n’est pas Roméo et Juliette, c’est Marthe et Christophe, Marthe et Christophe mis en bouteille à la propriété ».

Dans un long souffle d’aveu, Marthe raconte comment elle a vu son amour partir goutte à goutte, au rythme des bouteilles bues. Sur scène, un lit vide : celui de Christophe. Ne reste plus qu’un traversin, contre lequel Marthe se serre, et pour lequel elle voudrait que son amour résonne encore. Mais rien à faire, ce n’est qu’un tissu rempli de plumes. La folie succède à la tristesse. Marthe déchire le coussin. Les plumes volent et parsèment la scène le temps de la représentation. C’est tout ce qu’il reste de la vie de Marthe qui aurait voulu être femme, mère, fille, amie. Mais devant tant d’injonctions de la société, le repli sur soi est plus facile.

À 90 degrés, la corde raide des émotions

 

Si la pièce de théâtre À 90 degrés de Frédérique Keddari-Devisme est aussi belle, touchante et vraie, c’est que les émotions naissent en cascade. Élizabeth Mazev laisse place à la souffrance de Marthe, mais jamais avec brutalité ou force. L’humour pique là où ça fait mal, et c’est ça qui nous prend aux tripes. Marthe rit d’elle, de l’alcool, de la schizophrénie, de l’amour…

Elle souhaite continuer à faire la fête, à célébrer les moments heureux, l’anniversaire de Christophe, le jour où elle décide d’arrêter son monologue et de préférer la mort à la bouteille. Elle enfile sa robe rouge. Marthe est splendide. Mais le gâteau d’anniversaire n’est qu’une pomme. La bougie coule sur le fruit. La fête est triste et dérisoire.

Noir. Le public applaudit avec joie, mais une joie teintée de gravité. On ne sort pas indemne d’une heure dans l’intimité de cette femme. Une claque à prendre cet été à Avignon Le Off 2017 au Théâtre des Halles.

 

En savoir plus  :

  • À 90 degrés de et par Frédérique Keddari-Devisme, avec Élizabeth Mazev, a été joué au Théâtre de Belleville (Paris, France) les 12 et 13 juin 2017
  • Vous pouvez retrouver À 90 degrés à Avignon Le Off 2017 au Théâtre des Halles (Salle Chapelle) du 6 au 29 juillet 2017, tous les jours à 11h (relâches les lundis 10, 17 et 24)
Agathe Giraud

Agathe Giraud

Rédactrice / Editor chez Bulles de Culture
Aller au théâtre, y être surprise. Lire un bon livre, ne pas pouvoir s'arrêter. Être happée par le cinéma. Puis partager et faire découvrir.

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Agathe Giraud

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