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Mulholland Drive - 2017 Affiche France 2017

[ANALYSE] « Mulholland Drive » (2001) : Déconstruction d’un rêve hollywoodien

Mulholland Drive, le chef d’œuvre de David Lynch sorti en 2001, revient sur les écrans dans une sublime version restaurée. L’occasion pour les cinéphiles de découvrir ou revoir ce film culte sur grand écran. Et l’occasion aussi pour nous de nous replonger dans les méandres envoûtant de ce mystérieux bijou du septième art… Notre analyse et explications sur ce film mystérieux. 

Synopsis :

À Hollywood, durant la nuit, Rita (Laura Harring) devient amnésique suite à un accident de voiture sur la route de Mulholland Drive. Elle fait la rencontre de Betty Elms (Naomi Watts), une actrice en devenir qui vient juste de débarquer à Los Angeles. Aidée par celle-ci, Rita tente de retrouver la mémoire ainsi que son identité.

 

Mulholland Dr.

 

 

Mulholland Drive est une longue route sinueuse perdue dans les montagnes de Santa Monica. Surplombant Los Angeles, elle serpente entre de luxueuses résidences de stars et autres puissantes fortunes californiennes en quête d’intimité et de calme tout en jouissant d’un sublime panorama.

Mais à la nuit tombée, Mulholland Drive s’emplit d’une atmosphère étrange. L’interminable route, qui aboutit sur un chemin de terre impraticable, est très peu éclairée malgré ses étroits virages à flanc de colline. Dans cette obscurité omniprésente, la quiétude des forteresses résidentielles, toutes plus isolées les unes que les autres, s’immerge dans un silence fantomatique.

Mulholland Drive inspire alors une sensation singulière et mystérieuse, qui hante et fascine à la fois, partagée entre les ténèbres de ses collines désertées et les envoûtantes lumières de la ville lointaine qui s’étend en contrebas.

C’est cette sensation particulière qui au cœur du film de David Lynch. L’écriture de son scénario découle entièrement de cette impression, de cette route chargée d’histoire qui symbolise pour lui Hollywood à la perfection. Mulholland Drive: ultime étape du rêve hollywoodien et incarnation mélancolique d’une réussite hantée par la perversité d’un milieu (et d’une humanité) autant sublime que cruel.

 

 

Genèse d’un puzzle énigmatique

 

 

David Lynch a longtemps cultivé l’univers de Mulholland Drive avant que le film ne voit le jour sous la forme que l’on connait. C’est d’abord en 1990 que le réalisateur pitch Mulholland à la chaîne ABC en tant que spin off de Twin Peaks. La nouvelle série suivrait le personnage d’Audrey Horne (Sheryl Fenn) arrivant à Hollywood pour tenter une carrière d’actrice. Mulholland Drive aurait été diffusée en même temps qu’une saison trois de Twin Peaks… qui ne verra finalement jamais le jour.

Le projet est donc mis sur l’étagère. Lynch va retourner au format du long-métrage avec Twin Peaks – Fire Walk With Me (1992) puis Lost Highway (1997). Mais en 1998, sous l’insistance de son agent, David Lynch dépoussière son vieux projet Mullholland Drive pour le pitcher une nouvelle fois à ABC. Le réalisateur a remanié le scénario et les personnages en repartant quasiment à zéro pour faire une croix sur les liens avec son ancienne série Twin Peaks.

La chaîne, séduite par Lynch, accepte directement de produire le pilote, avec Naomi Watts, Laura Harring et Justin Theroux dans les rôles principaux. Mais lorsque les pontes d’ABC visionnent l’épisode terminé, ils se rendent compte que Mulholland Dr. est trop bizarre, trop noir et surtout trop lent. En bref, trop Lynchéen pour la chaîne qui décide de se retirer. Le projet de David Lynch tombe à l’eau pour la seconde fois…

 

 

Mais la troisième tentative sera la bonne. Cette fois c’est Studio Canal qui approche le réalisateur durant l’été 99. Le Studio français propose à David Lynch de racheter le pilote à ABC avec un budget additionnel de 7 millions de dollar pour transformer l’embryon de série en long-métrage. David Lynch accepte et réécrit 18 pages de scénario en reconceptualisant une dernière fois son projet.

Muholland Drive sort finalement en 2001, après dix ans de développement chaotique. De sa conception originelle dans l’univers de Twin Peaks à sa reconstruction filmique en trois actes, le projet s’est enrichit au fil des années pour aboutir sur un film complexe, unique, mais d’une cohérence déconcertante.

Le tour de force de David Lynch est d’avoir surmonté et exploité les aléas de la production pour stimuler sa créativité et explorer plus en profondeur son projet. Et ce sans jamais perdre de vue l’essence première de son idée, ce sentiment particulier inspiré de la fameuse Mulholland Drive qui demeure au cœur du film et lui donne toute sa cohésion.

 

David Lynch au sommet de son art

 

 

Au moment de réaliser Mulholland Drive, David Lynch est déjà un metteur-en-scène bien accompli. Avec vingt ans de carrière derrière lu, il a en effet su considérablement développer son style et son univers neo-noir si singulier, culminant alors avec le ténébreux Lost Highway (1997).

À ce moment de sa carrière, David Lynch sait parfaitement exprimer son incroyable créativité à travers un langage cinématographique sensible et parfaitement maitrisé. Ce n’est pas un hasard si Mulholland Drive sera rapidement considéré comme la quintessence de sa mise-en-scène, récompensée d’ailleurs au festival de Cannes de 2001.

Dans la lignée de Vertigo, le grand classique d’Alfred Hitchock adulé par Lynch —et dont la comparaison mériterait d’être approfondie— Mulholland Drive plonge le spectateur dans une enquête mystérieuse, envoutante et pleine de faux semblant. Et c’est avec une main de maître que David Lynch manipule le spectateur à travers les émotions ambiguës et profondément romantiques de ses protagonistes féminines.

 

 

Le savoir-faire de la mise-en-scène de David Lynch est total et s’exprime parfaitement à travers la photographie, le montage et la musique du film. Cela fait des années que le réalisateur travaille avec de précieux collaborateurs artistiques: Peter Deming (son chef opérateur sur Lost Highway), Mary Sweeney (sa monteuse attitrée) et évidemment Angelo Badalamenti (compositeur de l’univers de Lynch découvert sur Blue Velvet).

Leurs talents sont plus que jamais mis au service du film, dans une symbiose méticuleusement orchestré par David Lynch. Ses collaborateurs comprennent précisément l’univers du réalisateur, ses intentions, mais aussi sa manière de travailler.

Mary Sweeney décrit ainsi l’importance du montage lisse et invisible qu’implique la mise en scène de David Lynch. Sur Mulholland Drive, elle parle notamment d’un montage très organique, quasi-intuitif, démontrant la force de son étroite collaboration avec le réalisateur qui va directement bénéficier au film.

 

Mulholland Drive: une musicalité sensationnelle

 

Mulholland Drive Angelo Badalamenti
© D.R.

 

La musique a toujours joué un rôle essentiel dans les films de David Lynch. Sa mise en scène particulièrement lente et son style d’écriture souvent dénué de dialogues laissent une place fondamentale à la composition sonore du film.

L’apparition d’Angelo Badalamenti dans l’une des scènes cultes de Mulholland Drive symbolise parfaitement l’importance majeure de son travail dans l’univers de Lynch, et plus particulièrement dans ce film —Lynch a d’ailleurs écrit cette fameuse scène (où Badalamenti recrache un expresso) en s’inspirant d’une anecdote que lui avait racontée son compositeur.

Angelo Badalamenti explicite cette complicité lorsqu’il relate la manière dont David Lynch et lui travaillent ensemble. Le réalisateur aurait très tôt pris l’habitude de travailler la musique du film avant le tournage et parfois même avoir d’avoir écrit le scénario. Pour Mulholland Drive, le réalisateur a commencé à parler du projet à Badalamenti dès que les premières idées ont jailli, avant même d’avoir une quelconque ébauche d’histoire.

Les deux hommes se sont assis au piano du compositeur (une habitude qu’ils ont développée ensemble) et Lynch a commencé à lui décrire l’ambiance de son projet, la sensation instigatrice qui va nourrir Mulholland Drive. En écoutant la description du réalisateur, Badalamenti joue les notes que lui inspire cette sensation. Lynch enregistre alors cette mélodie qui représentera musicalement la sensation du projet.

Dix ans plus tard, lorsque Lynch tournera enfin le film, il aura toujours sur lui ce précieux enregistrement, le jouant parfois aux acteurs pour continuer à leur transmettre l’ambiance du film, sa sensation.

 

 

Les clés du mystère…

 

 

David Lynch conçoit donc les films comme de la musique: si la connexion s’établit, un film pourra transporter le spectateur dans un profond voyage émotionnel. C’est pourquoi la mise en scène de Lynch s’opère au niveau sensoriel. Le réalisateur dirige son film en jouant subtilement avec l’intuition du spectateur, avec ses émotions.

Les significations profondes de Mulholland Drive sont ainsi communiquées à un niveau émotionnelle, à travers l’expérience cinématographique qui convie au spectateur un mélange de sensations mystérieuses qui résonnent avec l’intrigue, à la surface du film. Le sens profond du film ne passe pas par des mots ni par une intellectualisation précise d’une narration rationnelle.

Chaque détail du film et de l’intrigue sont au service des sensations que Lynch transmet avec tous les procédés cinématographiques à sa disposition. Et c’est au spectateur de laisser son intuition le guider à travers le film (ou plutôt de laisser Lynch guider son intuition…). Pour comprendre Mulholland Drive, il faut avant tout vivre et ressentir le film…

 

 

Il est malgré tout normal de vouloir rationaliser l’intrigue afin de dénouer les énigmes que nous posent Mulholland Drive. Car le film est remplit de détails minutieux laissés par son génial réalisateur. C’est pourquoi ce film obsèdent autant de cinéphiles encore à ce jour.

Et si vous êtes vous-même en quête de réponses, internet regorge de théories et explications diverses et variées. Mais pour profiter pleinement du film, nous vous conseiller de continuer l’exploration de Mulholland Drive et ses sombres recoins avec l’aide de David Lynch en personne. Le réalisateur a en effet poursuivi son jeu énigmatique en partageant une liste de dix indices clés pour orienter le spectateur dans ses réflexions personnelles avec le film:

 

  1. Soyez particulièrement attentif au début du film : deux indices au moins sont donnés avant le générique.
  2. Observez bien lorsqu’un abat-jour rouge apparait à l’écran
  3. Avez-vous entendu le nom du film pour lequel Adam Kesher auditionne des actrices ? Ce titre est-il mentionné ailleurs ?
  4. Un accident est une chose terrible… notez là où il a lieu..
  5. Qui donne la clé bleue ? Pourquoi ?
  6. Remarquez la robe, le cendrier, la tasse de café.
  7. Que ressent-on, que comprend-on et quels éléments se trouvent rassemblés au club « Silencio »?
  8. Camilla ne doit-elle sa réussite qu’à son talent ?
  9. Faites attention aux détails autour de l’hommes derrière « Winkies » .
  10. Où est tante Ruth ?

 

Même si le réalisateur reste relativement cryptique, ces dix pistes de réflexion apportent plus de réponses qu’il n’en faut pour apprécier l’incroyable richesse de Mulholland Drive et comprendre que David Lynch est résolument un cinéaste hors du commun.

 

 

S’il est un film qui mérite plusieurs visions, c’est bien Mulholland Drive. La récente restauration du film est l’opportunité parfaite pour (re)vivre ce chef d’œuvre au cinéma. L’occasion aussi de se replonger dans l’univers Lynchéen et de se préparer au grand retour du réalisateur à la fin du mois avec l’arrivée d’une nouvelle saison de Twin Peaks… To be continued…

 

 

En savoir plus :

  • Date de sortie France (version restaurée): 10/05/2017
  • Distribution France : Tamasa Distribution

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