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L'homme des bois Pierric Bailly image couverture

[CRITIQUE] « L’Homme des bois » de Pierric Bailly : Sur la route des souvenirs

C’est sur les traces de son père, mort brusquement à 61 ans, que nous entraîne Pierric Bailly dans L’Homme des bois. Notre avis sur ce voyage émaillé de souvenirs et enrichi d’une quête initiatique.

Synopsis :

En lice pour le Prix Livre Inter 2017, L’Homme des bois s’ouvre avec la mort d’un père, soudaine et étrange, et avec le travail de deuil que celle-ci amorce. Pierric Bailly entremêle l’expérience de l’adieu, celle des formalités à régler et des obsèques à organiser, avec le travail de reconstruction d’un portrait : celui de l’homme qu’était son père. Il retrace ainsi le parcours d’un homme dans ses contradictions et ses tâtonnements, dans ses convictions et ses engagements, dans ses échecs et ses errements. A travers ce portrait singulier, c’est celui d’une génération qu’il dessine en creux mais ce sont aussi ses propres traits qui apparaissent en filigrane. L’Homme des bois, c’est une lecture toute pleine d’amour, de générosité et de sincérité.

L’Homme des bois :
En quête de racines

 

L'homme des bois Pierric Bailly image couvertureC’est dans le sillage de son père qui vient de mourir que Pierric Bailly inscrit L’Homme des bois. Ce sont l’appartement paternel, le lieu de l’accident. Ce sont l’adjuvant et le médecin légiste. Ce sont les personnes à contacter et la nouvelle qui se répand comme une traînée de poudre.

Aussi la quête – ou l’enquête – qui s’ouvre sous nos yeux est immédiatement teintée d’une recherche de sens : celle qui interroge les faits et veut comprendre l’accident. Partir sur les traces de l’absent et essayer de rétablir le déroulement. S’accrocher à ces derniers instants et à ces derniers pas en se plaçant dans la tête de l’autre. Tenter de dissoudre le doute : s’agit-il d’un accident ou d’un suicide ? Ce pourrait être un roman noir ; ce n’est que l’obscurité du trouble.

Mais l’expérience du deuil fait surgir une autre quête, identitaire celle-ci. Il s’agit de retrouver les racines familiales, de faire revivre cet être aimé, de se plonger dans les lieux de l’enfance, dans les forêts du souvenir. L’Homme des bois saisit avec délicatesse cette étape où l’on décroche du fil habituel de sa vie pour se laisser happer dans les méandres de la mémoire, méandres où l’on retrouve cette personne aimée, où la disparition semble encore suspendue.

L’Homme des bois
ou des portraits en enfilade

 

C’est une figure émouvante qui se dessine au fil des pages :

  • celle d’un fils d’ouvrier, ébéniste et tourneur sur bois qui choisit plus tard de se faire infirmier,
  • celle d’un jeune père séparé prématurément et devenu éternel célibataire,
  • celle d’un sempiternel apprenant et curieux invétéré.

C’est aussi la figure d’un homme sociable et dévoué, exigeant et aimant, capable d’une grande écoute mais aussi de grands « coups de sang ».

L’investissement de l’appartement, de la voiture, le lent dépouillement des affaires scandent les couplets d’une ode au père aimé, respecté, apprécié malgré la distance. C’est un hommage tout en pudeur et en retenue auquel se livre Pierric Bailly. C’est un discours d’adieu, peut-être, qui prend le temps, décrit, analyse, réconcilie – tout ce qu’un discours funèbre ne saurait dire ou faire.

L’Homme des bois permet aussi, à travers la figure singulière, de saisir la destinée d’une génération. Celle qui a grandi dans l’effervescence d’après 68, qui a su éprouver l’idéal en fuyant dans le Larzac. Celle qui a tenté l’expérience du couple et de la famille pleine d’espoir et s’est vite heurté à ses écueils. Une génération qui a grandi à l’heure où le manuel l’emportait souvent, surtout dans les familles ouvrières, mais qui a eu sa revanche par la suite en s’accomplissant dans des domaines plus intellectuels. Une génération qui a gardé de 1968 son élan d’altruisme, son esprit d’engagement, sa foi dans le bien-être, sa soif de générosité.

 

L'homme des bois image Pierric Bailly (c) Amandine Bailly P.O.L
© Amandine Bailly/P.O.L

 

C’est enfin le portrait en creux de l’écrivain qui s’esquisse au détour des pages de L’Homme des bois. Celui d’un enfant qui a soif d’activités partagées avec son père, puis d’un adolescent un peu revêche qui se referme sur lui-même et met des distances avec cet homme si exigeant à son égard. C’est la silhouette d’un jeune homme qui prend le contre-pied des attentes paternelles en décidant l’usine alors que son père rêvait pour lui d’une profession qui le préserve d’avantage que lui ne l’avait été.

Et pourtant, le jeune homme prend finalement le même chemin que son père en adoptant l’écriture. On peut même dire qu’il est parvenu à poursuivre les tentatives d’écriture du père en menant les siennes à bien. N’est-ce pas au fond une des plus belles récompenses qu’il a pu lui offrir ? N’est-ce pas là la plus belle filiation ?

L’Homme des bois :
Sur les routes du Jura

 

L’Homme des bois pourrait être vu comme une sorte de « road trip » initiatique sur les routes jurassiennes. On sillonne avec le narrateur les chemins de forêt sur la voie verte PLM, ancienne voie du tacot. On arpente le trajet entre Lons-le-Saunier et La Frasnée en admirant ses paysages. On marche, on roule, on s’arrête, on repart. On attend et on écoute. Le parcours est-il salvateur ? Il est en tout cas une étape à franchir.

Se découvre au fil des pages un Jura magnifié par la force des souvenirs qui lui sont associés, des paysages chargés d’émotions, une région qui vibre de retrouvailles, de sensations oubliées. Le regard de l’enfant se mêle à celui de l’adulte et transforme les lieux en un écrin qui recueille le fils blessé et sa tristesse dans un refuge bénéfique et merveilleux.

Ainsi, si Pierric Bailly revient à des lieux dont il avait fait le décor de son premier roman Polichinelle, paru en 2008, c’est pour les évoquer dans une tonalité tout à fait différente. L’évocation romanesque de Clairvaux-les-lacs ou Lons-le-Saunier dans Polichinelle relevait d’une volonté plus objective : raconter les errances d’une jeunesse livrée à elle-même dans le cœur des campagnes.

Dans L’Homme des Bois, le cœur de la campagne est un cœur qui bat au rythme des souvenirs de l’auteur. Ce qui transforme tout à fait la perception de ces mêmes lieux, et les teinte d’une vision « exotique » qui fera sourire le lecteur jurassien mais ravira certainement les autres. Faits divers connus ou traditions rurales viennent égayer la description des lieux dont l’évocation prend d’ailleurs de la gravité et du poids au fil des pages. Car l’émotion l’emporte assez vite sur le folklore.

Le retour à cette région matrice – ou faut-il dire « patrice » ? – est donc ici doté d’une tonalité plus grave et plus personnelle. Elle signe l’écriture d’un récit autobiographique traversé d’une grande sensibilité et d’une incroyable sincérité, qui fait de la lecture de L’Homme des bois un beau moment d’émotion.

 

 

En savoir plus :

  • L’Homme des bois, Pierric Bailly, éditions P.O.L, février 2017, 160 p, 10€
  • L’Homme des bois fait partie de la liste des romans sélectionnés pour le Prix du Livre Inter 2017

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