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Le Bal mécanique

[CRITIQUE] « Le Bal mécanique » (2016) de Yannick Grannec

Le Bal mécanique est le deuxième roman de Yannick Grannec, romancière française dont le premier roman, La Déesse des petites victoires,  a reçu le prix des libraires en 2013. Le livre est sélectionné pour recevoir le prix des lecteurs 2017 de la ville de Levallois dans le cadre du Salon du Roman Historique, dont Bulles de Culture est partenaire. Notre avis et critique sur le livre.  

Synopsis :

Josh Schors est animateur à Chicago d’un show de télé-réalité dont la vocation est de réconcilier des familles et des couples en difficulté. Il a des relations très distendues avec son père, Carl, un artiste peintre américain exilé à Saint-Paul-de-Vence. Quand celui-ci découvre par hasard dans un article de journal l’existence d’un portrait d’un certain Theodor Grenzberg signé Otto Dix, les souvenirs trop longtemps refoulés reviennent à la mémoire… Ils ouvrent une trappe vertigineuse sur les secrets d’une famille dont la destinée est indissociable du monde de l’art de la première moitié du XXe siècle en Allemagne. Artistes appartenant aux mouvements de l’expressionnisme, du Cavalier bleu ou du Bauhaus, Paul Klee, Otto Dix, Kandinsky… Tous revivent et sont conviés à ce Bal mécanique qui mêle habilement réalité historique et personnages de fiction.

 

Le Bal mécanique

 

 

Le Bal mécanique : Une peinture acerbe de la société du spectacle

 

Le Bal mécanique est construit en deux parties : la première se déroule à l’époque contemporaine, à Chicago ; la seconde en Allemagne et en Suisse, entre 1901 et 1937. Les chapitres comportent tous en intitulé le nom d’un personnage accompagné d’une date. Ce procédé permet au lecteur de comprendre le point de vue choisi par l’auteur, qui fait alterner première et troisième personne de narration. On peut ainsi suivre chaque personnage dans son aventure et son époque particulière.

La première partie a le charme un peu piquant et aigre-doux d’une comédie romantique. Le couple formé par Josh et Vickie est sympathique, moderne. Il sait aussi conjuguer avec souplesse cynisme et compassion pour accompagner des familles en crise devant des milliers de téléspectateurs sans perdre la face à ses propres yeux ni les bénéfices de la réussite et de la notoriété. L’émission Oh my Josh ! fonctionne plutôt pas mal, avec son lot d’événements inattendus et plutôt drôles : nous sommes dans la satire d’une énième production de la « société du spectacle » avec ses célébrités d’une saison, leur dérisoire quart d’heure warholien, sans oublier une bonne dose de psychologie pour tout expliquer, décrypter, analyser, contrôler.

On sent bien malgré tout que cette comédie masque un grand vide chez Josh et que c’est une certaine façon de régler ses problèmes familiaux par procuration. La mécanique de l’évitement se grippe sérieusement avec la mort de son père, précédée de peu par un rebondissement inattendu dans l’ « affaire Gürlitt », du nom d’un marchand d’art associé à la spoliation des œuvres d’art sous le Troisième Reich. L’enquête commence pour Josh et Vickie, mais aussi pour le lecteur, invité à devenir le témoin de cette histoire.

 

Les fantômes du bal

 

Yannick grannec
© D.R.

 

La deuxième partie du Bal mécanique nous fait revivre une partie de l’histoire allemande du XXe siècle : l’atmosphère violente de guerre civile qui suivit l’armistice de novembre 1918, la grande inflation de 1923 qui mit le pays à genoux, puis la fragile embellie sous la République de Weimar, époque de fleurissement de la vie culturelle et mondaine. La crise économique du début des années 30 et l’avènement du nazisme mirent un terme à une époque qui, depuis le début du siècle, avait vu éclore de nombreux talents associés à des mouvements tels que l’expressionnisme, le Bauhaus ou encore Le Cavalier Bleu : Dix, Klee, Kandinsky, Walter Gropius… L’œuvre de ces artistes sera condamnée et désignée comme de l’« art dégénéré » par les nazis qui confisqueront de nombreux tableaux.

Les personnages du Bal mécanique évoluent au cœur des évolutions majeures de leur temps, qui façonnent en grande partie leur destin. Il y a le flamboyant marchand d’art Theodor Grenzberg et sa séduisante femme, Luise ; leur fille, Magda, qui décidera de s’exiler en URSS pour y poursuivre l’aventure collective née du Bauhaus  (on vous laisse deviner la fin…). Et puis, et puis… Au cœur de ces événements, un bal, une jeune femme qui danse, une aventure qui aurait été aussitôt oubliée si elle n’avait eu autant de conséquences…

Yannick Grannec tisse avec talent une intrigue qui associe la réalité et la fiction, sans que le lecteur perçoive l’artifice : les membres de cette famille d’amateurs d’art, créés de toutes pièces, dialoguent, tombent amoureux ou entretiennent des amitiés sur plusieurs décennies avec des artistes de premier plan, qui, eux, ont bel et bien existé, comme Paul Klee, personnage de premier plan dans l’histoire.

De façon érudite, l’auteur nous fait aussi pénétrer dans les coulisses de l’histoire de l’art, au moment où elle est précisément en train de s’écrire. Elle restitue ce qu’il y a d’ordinaire et d’humain dans ces destins hors du commun, faits de rencontres, d’expérimentations, de convictions et de passion, mais aussi d’intrigues et de rivalités.

Ce Bal mécanique fait donc revivre des fantômes dont la silhouette se sera évanouie à la fin du roman. Entre-temps, nous, lecteurs, aurons été entraînés dans une énigme familiale dont nous n’étions que les spectateurs, mais, ballottés au gré des péripéties, nous aurons espéré et souffert avec les personnages. Avant de comprendre que les choses s’étaient bien passées ainsi…. Alors vous aussi, entrez dans la danse !

 

 

En savoir plus :

  • Le Bal mécanique, Yannick Grannec, Éditions Anne Carrière, août 2016, 540 pages, 22 €
  • Le Bal mécanique est en lice pour le Prix des lecteurs 2017 de la ville de Levallois dans le cadre du Salon du Roman Historique
Marie-Laure Surel

Marie-Laure Surel

Rédactrice / Editor chez Bulles de Culture
J’aime la littérature, la poésie, le cinéma des années 30-40. Des œuvres nouvelles et celles, plus anciennes, qu’on continue de fréquenter comme de vieux amis.« Le Beau est toujours étonnant », disait Baudelaire.

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Marie-Laure Surel

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