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[CRITIQUE] « Poesia sin fin » (2016), aux frontières du réel

Trois ans après La Danza de la Realidad (2013), Alejandro Jodorowsky aborde le 2e volet de ses mémoires dans Poesia sin fin en contant son passage à l’âge adulte et sa rencontre avec la bohème chilienne. Notre avis et analyse sur le film. 

 

Synopsis :

Fin des années 40, début des années 50, dans le Chili étouffé par la montée du fascisme, le jeune « Alejandrito » Jodorowsky s’affranchit du joug social et familial pour assouvir sa passion de la poésie. Il s’aventure dans le monde de l’Art et des marginaux alors en pleine ébullition. Un récit initiatique haut-en-couleurs où le jeune homme en quête de sensations fortes finit par se trouver lui-même.

 

Poesia sin fin,
cramponnez-vous à votre siège !

 

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© Le Pacte

 

Il n’est pas forcément aisé de se glisser dans Poesia sin fin. Le jeu parfois outré des comédiens, quelques effets surannés qui semblent être bricolés peuvent désarçonner et vous éjecter de votre siège. Néanmoins, même si cet opus respire un peu le film expérimental des années 70, le jeu en vaut la chandelle !

Et c’est bien d’un jeu qu’il s’agit. Tout comme son personnage se libère des carcans sociaux et familiaux, le Alejandro Jodorowsky-réalisateur balance les préceptes de l’industrie du cinéma actuel, se joue des codes et des stéréotypes hollywoodiens pour nous embarquer dans une aventure ludique et onirique déroutante.

Surréel

 

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© Pascale Montandon-Jodorowsky

 

Trompe-l’œil, décors de carton-pâte, masques, déplacements d’objets par des personnages vêtus de noir… ce charme quelque peu désuet offre un hommage vibrant aux origines-mêmes du cinéma et plus généralement aux arts du spectacle et à leur insatiable créativité. Alejandro Jodorowsky ne cherche pas ici à masquer ses effets pour créer l’illusion, il les met en exergue pour faire l’éloge des rouages et des ficelles habituellement invisibles.

On redécouvre la magie du cinéma avec des yeux d’enfant, ses joies simples et naïves, sa féérie originelle telle que pouvait sans doute la concevoir Georges Méliès. Alejandro Jodorowsky repoétise ainsi cet Art que la technique et l’industrie tendent aujourd’hui à déshumaniser et réenchante par-là-même le monde.

Partant du même principe, Poesia sin fin expose une farandole de personnages burlesques qui semblent tout droit échappés d’une foire. Les pantomimes, le jeu appuyé de certains comédiens nous font là-encore penser aux débuts du cinéma, à Chaplin et bien d’autres… La mère d’Alejandrito ne s’exprime qu’en chant d’opéra ce qui évoque le lyrisme emphatique poussé à son paroxysme des premières comédiennes qu’on a découvert à l’écran telle Sarah Bernhardt. La foule embrigadée par le fascisme revêt un seul et même masque figurant ainsi une masse anonyme lobotomisée.

Des personnages inspirés du cirque, telle la jeune danseuse de ballet virevoltante qui ne se déplace qu’en pointe, arabesque et entrechat, entrent ensuite dans la danse et accentuent l’ambiance festive de l’univers artistique que découvre alors le jeune Alejandro. Une poétesse provocante, créature érotique grotesque et vulgaire à la chevelure flamboyante va l’initier à la sexualité et devenir sa muse. Alejandro Jodorowsky force le trait, caricature, crée des personnages équivoques, symboles échappés de son inconscient, comme dans un rêve ou un fantasme.

Pour couronner le tout, il peint de magnifiques tableaux sublimés par la caméra de Christopher Doyle. Le café Iris où des serveurs usés jusqu’à la corde circulent au ralenti entre les clients épars endormis, le défi lancé avec son ami poète Enrique Lihn de traverser la ville en ligne droite sans se préoccuper des obstacles quitte à rentrer cher les gens, escalader des camions… ou encore la séquence de la fête des morts où un défilé de diables écarlates se mêle à un défilé de squelettes.

Puissants tant dans leur esthétique que l’idée qu’ils véhiculent, ces plans de Poesia sin fin impriment durablement la rétine et l’esprit.

La métamorphose

 

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© Pascale Montandon-Jodorowsky

 

Alejandrito s’évertue à plaire à son père et assouvit sa passion en cachette. Ce subterfuge ne dure qu’un temps et bientôt la nymphe entravée fait exploser le cocon familial pour laisser s’échapper un magnifique papillon bariolé de couleurs. Le jeune homme assoiffé de poésie prend son envol, et va bientôt se retrouver propulsé de l’autre côté du miroir dans un monde jusque-là insoupçonné. Ébloui par un milieu artistique en pleine effervescence, il goûte à ses frasques, à sa désinvolture et s’égare dans ses méandres. Les égos s’entrechoquent, les visions de l’Art s’entremêlent, désirs s’enchevêtrent.

Alejandrito renverse ses préjugés, Alejandro Jodorowsky bouscule les nôtres. Réinventer le monde et la perception que nous en avons c’est se réinventer soi-même. Le monde imaginaire devient finalement plus lucide que le réel lui-même qui se voile la face. Ce voyage intérieur de Poesia sin fin qui explore l’inconscient du jeune homme en quête de lui-même, est une ode à la vie qui nous enjoint de la croquer à pleines dents.

Une histoire de famille

 

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© Pascale Montandon-Jodorowsky

 

Ce qui fait l’originalité de Poesia sin fin, c’est aussi son casting. Le petit-fils et deux des fils d’Alejandro Jodorowsky incarnent respectivement à l’écran Jodorowsky-adolescent, Jodorowsky-adulte et le père de Jodorowsky. On peut évidemment penser qu’il s’agit d’un casting idéal quant à la ressemblance du comédien avec le personnage historique qu’il interprète. Néanmoins, ceci doit constituer une expérience singulière pour les comédiens eux-mêmes….

Il n’est pas donné à tout le monde de se glisser dans la peau de son propre père pour revivre son histoire ! À noter également la double interprétation de Pamela Flores qui incarne d’abord la mère d’Alejandrito, puis dans un tout autre registre, sa première amante et muse la poète Stella Díaz Varín. Certains y verront certainement la mise à jour d’une forme d’Œdipe.

Poesia sin fin plonge avec tant de délectation dans les méandres de l’inconscient, est-il aussi une forme de thérapie familiale ?

Tout comme il permet de régler les comptes avec son père et surmonter sa mort par une rédemption finale dont on ne sait si elle a vraiment eut lieu ou est purement fictionnelle, Poesia sin fin (2016) est certainement un moyen d’apaiser l’âme et de transmettre un héritage tant artistique que philosophique. Alejandro Jodorowsky éveille nos consciences, il nous livre les trésors de son âme et de son Art pour qu’ils lui survivent.

 

 

En savoir plus :

  • Date de sortie France : 05/10/2016
  • Distribution France : Le Pacte

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