//insérer vidéo facebook
enfr
Accueil / CINEMA / [CRITIQUE] « Fuocoammare, par-delà Lampedusa » (2016) de Gianfranco Rosi
fuocoammare-par-dela-lampedusa-affiche

[CRITIQUE] « Fuocoammare, par-delà Lampedusa » (2016) de Gianfranco Rosi

En filmant cette petite île italienne, espace frontière entre l’Afrique et l’Europe, Gianfranco Rosi a remporté l’Ours d’Or à la dernière Berlinale. Fuocoammare, par-delà Lampedusa (Fuocoammare) raconte la crise migratoire avec des partis pris artistiques étonnants. Notre avis. 

Synopsis :

Samuele a 12 ans et vit sur une île au milieu de la mer. Il va à l’école, adore tirer et chasser avec sa fronde. Il aime les jeux terrestres, même si tout autour de lui parle de la mer et des hommes, des femmes, des enfants qui tentent de la traverser pour rejoindre son île. Car il n’est pas sur une île comme les autres. Cette île s’appelle Lampedusa et c’est une frontière hautement symbolique de l’Europe, traversée ces 20 dernières années par des milliers de migrants en quête de liberté.

 

Fuocoammare, par-delà Lampedusa,
u
n documentaire sur Lampedusa

 

fuocoammare-par-dela-lampedusa-image-1
© 21 Uno Productions/Stemal Entertainement/Les Films d’Ici/Arte France Cinéma

 

S’il fallait résumer Fuocoammare, par-delà Lampedusa en trois mots, nous dirions que c’est un documentaire sur Lampedusa. Et si, avant, Lampedusa rappelait l’auteur du roman Le Guépard (1958), aujourd’hui ce nom ne rime plus qu’avec réfugiés. Forcément, parce qu’on lit les journaux, qu’on regarde la télé, on pense savoir à quoi s’attendre : des images sur le terrible périple que représente la traversée de la Méditerranée pour les migrants, souvent Africains, qui souhaitent rejoindre l’Europe. Des radeaux au bord du naufrage, chargés de personnes qui risquent leur vie pour fuir la guerre ou la misère, et l’horreur des cadavres repêchés ou retrouvés sur la plage.

La première scène de Fuocoammare, par-delà Lampedusa prend le contrepied : un enfant joue près d’un arbre, il tente d’y grimper. Il est italien. Avec la surexposition médiatique de Lampedusa depuis les débuts de la crise migratoire, on en avait presque oublié les habitants de l’île. Et c’est avec Samuele, 12 ans, que Gianfranco Rosi a choisi d’ouvrir son documentaire, saisissant le spectateur par surprise.

A partir de la deuxième scène, on comprend la construction de Fuocoammare, par-delà Lampedusa : la caméra se tourne vers la mer et les radars des gardes-côtes, une voix demande « How many people » et les coordonnées géographiques, plusieurs fois. Le documentaire sera en fait une alternance entre des scènes de vies des habitants « autochtones », avec Samuele et sa famille notamment, et des séquences sur les migrants et les secours qui viennent à leur rescousse.

Une construction originale
qui pousse à la réflexion

 

fuocoammare-par-dela-lampedusa-image-2
© 21 Uno Productions/Stemal Entertainement/Les Films d’Ici/Arte France Cinéma

 

Au fur et à mesure, on se rend compte que les habitants de Lampedusa et les migrants ne se croiseront jamais en personne. En revanche, les rencontres symboliques sont nombreuses. D’abord, la grand-mère de Samuele, dans sa cuisine, entend à la radio la nouvelle du naufrage d’une embarcation de 250 personnes. Elle soupire « Pauvre gens » et continue à vaquer à ses occupations. Combien de fois avons-nous (nous, Européens) réagit comme cela ? Ces réfugiés sont presque sur le pas de sa porte mais ils ne représentent qu’une nouvelle à la radio. Comme pour nous ?

D’autres « métaphores accidentelles » jonchent le film documentaire : par exemple, Samuele doit consulter un médecin pour un problème ophtalmologique. Il s’avère qu’il souffre d’un « œil paresseux », et doit entraîner cet œil afin de retrouver une meilleure vision. Ne représente-t-il pas là une grande partie des Européens face à cette crise migratoire qui ne veut pas se résoudre toute seule ? Va-t-il réussir à retrouver une meilleure vision ? D’autant plus qu’il incarne la nouvelle génération ?

Tout cela semble presque tiré par les cheveux, et comme l’a raconté avec beaucoup d’humour Gianfranco Rosi, s’il avait choisi de faire une fiction et proposé une telle métaphore dans le scénario, on lui aurait expliqué que la ficelle était trop grosse !

Aussi, tout au long de Fuocoammare, par-delà Lampedusa, Samuele et un copain jouent avec une fronde, cette arme-jouet formée d’une branche en Y et d’un élastique qui sert à lancer des projectiles. Comme tous les enfants, ils « jouent à la guerre » en tentant de viser des oiseaux ou en détruisant un plant de cactus. Parfois, ils s’arment de leurs fusils imaginaires et tirent vers l’horizon. L’innocence de ces jeux, tout à fait anodins à nos yeux, contrastent avec les horreurs de guerre que fuient les réfugiés, que l’on retrouve à la scène suivante.

Un propos politique tout en subtilité

 

fuocoammare-par-dela-lampedusa-image-3
© 21 Uno Productions/Stemal Entertainement/Les Films d’Ici/Arte France Cinéma

 

Samuel n’est pas le seul représentant des habitants de Lampedusa. Il faudrait aussi parler de son père, marin-pêcheur, et de sa grand-mère, veuve  fidèle qui dédicace parfois des chansons à la radio à son mari, ancien pêcheur mort en mer… L’animateur de la radio locale est également un personnage à part entière. C’est par lui que l’on comprend le titre original du film, Fuocoammare (littéralement : mer en feu), qui est aussi le titre d’une chanson populaire italienne, probablement locale. Une autre coïncidence étonnante.

L’une des qualités du film, au-delà des images, tient à l’absence de propos moralisateurs. Un immense espace est laissé à l’interprétation et l’imagination du spectateur. Mais même sans voix off et sans (trop d’) images choquantes, Gianfranco Rosi parvient à secouer le spectateur. Par exemple, le médecin de l’île (à la fois celui de Samuele et celui des migrants) est tout à fait admirable, en tout cas tel qu’il est montré. Épuisé, il raconte les cauchemars qu’il fait la nuit, faute de pouvoir sauver tous les migrants qui affluent à Lampedusa.

Mais cette subtilité, cette confiance dans l’intelligence du spectateur en arrive presque à nous frustrer. Outre le médecin, qui mériterait sans doute son propre documentaire, on aimerait en savoir plus sur l’histoire des migrants, qui nous sont plus montrés en groupes qu’en tant qu’individus. On apprend le pays d’origine de quelques-uns à la faveur d’un match de foot improvisé. On devine le deuil de certaines femmes lors d’une scène de pleurs déchirante. Mais c’est un puzzle difficile à assembler, d’autant que de nouveaux migrants ne cessent d’arriver. L’exception notable est ce moment où un jeune se met à rapper en racontant son incroyable traversée de plusieurs pays africains.

Fuocoammare, par-delà Lampedusa est un documentaire indéniablement engagé et politique, mais grâce à sa construction étonnante et poétique, il en devient plus convaincant que les images que nous servent les infos larmoyantes et difficilement soutenables.

Et si cette posture contemplative de la caméra agace, n’est-ce pas là un miroir tendu aux Européens ?

 

 

En savoir plus :

  • Date de sortie France : 28/09/2016
  • Distribution France : Météore Films
Lauriane N.

Lauriane N.

Rédactrice / Editor chez Bulles de Culture
Cinéphile dilettante, j'aime qu'on me raconte des histoires.

Top 3 Cinéma : "Mulholland Drive" (2001), "Mommy" (2014), "Volver" (2006)
Lauriane N.

Les derniers articles par Lauriane N. (tout voir)

    Check Also

    VALERIAN Affiche Teaser 2

    « Valérian et la Cité des mille planètes » (2017) : Découvrez les teaser, affiches et images du film

    Valérian et la Cité des mille planètes (Valerian and the City of a Thousand Planets) …

    1:54 affiche film

    [CRITIQUE] « 1:54 » (2017) de Yan England

    Après son passage au Festival du film français à l’été dernier, le film 1:54 du réalisateur …

    Laisser un commentaire