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[CRITIQUE] « M Train » (2016) de Patti Smith

Quelques années après Just Kids, autobiographie consacrée à ses années de jeunesse auprès de Robert Mapplethorpe, Patti Smith publie M Train qu’elle qualifie de « carte de [son] existence ». Écrit à la manière d’un journal qui ne serait pas daté, Patti Smith y évoque de nombreux aspects de sa vie d’hier et d’aujourd’hui, entre New York et d’autres continents.

 

Synopsis :

Patti Smith vit à New York, seule, entourée de ses chats. Quand elle n’est pas en voyage, elle a l’habitude de passer du temps au café ‘Ino, dans le quartier de Greenwich Village. Cette vie quotidienne, agrémentée d’une forte consommation de café et de séries policières, est avant tout un espace où se déploie une vie intérieure intense, source d’inspiration pour l’écriture et la photographie. Les images affluent du passé – rencontre avec des écrivains, vivants ou morts – , souvenir vivace et poignant du mari défunt…


« Le monde est ce qui arrive »

 

« Ce n’est pas si facile d’écrire sur rien. » Ainsi commence M Train, qui est tout sauf une biographie de rock star : pas de révélations fracassantes ou inédites sur le monde du rock’n’roll et de ses frasques. C’est avant tout un livre d’artiste, dont le caractère insolite et troublant tient aux voyages, réels et intérieurs, qu’entreprend Patti Smith.

Pour commencer, elle raconte, de façon sobre et dépouillée, sa vie à New York, tissée de rituels, comme aller s’asseoir le matin au café ‘Ino, à la même table en coin pour y commander du café et des tartines d’huile d’olive.

Au cœur de cette apparente banalité, la vie se manifeste comme un mouvement qui a sa propre logique, mystérieuse, où le rêve et les rencontres initient des changements. Ainsi tombe-t-elle sous le charme d’un bungalow délabré à Rockaway Beach, sous l’influence d’un livre qui fait ressurgir le désir ancien de vivre au bord de la mer. Dans ce processus qui la pousse à l’acquérir, la rencontre fugace d’un vieil homme qui lui demande de l’argent ressemble à une épreuve ou à un  « conte de fées moderne ». « Appauvrie de trois dollars, mais enrichie d’un amour durable », Patti Smith interprétera ce petit événement comme un signe favorable.

Cette façon magique et poétique de vivre, d’interpréter le réel et le hasard n’est pas sans rappeler le mouvement surréaliste : on se souvient d’André Breton, narrateur de L’Amour fou, qui se laisse appeler, dans un marché aux puces, par les objets, dont la vocation est de le ramener à son propre désir. De rencontres, il est donc beaucoup question, qu’il s’agisse d’œuvres d’art, d’artistes, d’objets, de lieux.

Les voyages interrompent momentanément cette vie en apparence routinière et ils sont nombreux, aux quatre coins du monde : Berlin, Mexico, Tokyo, Londres, Tanger… Parfois pour des buts insolites et engagés comme cette rencontre à Berlin avec le CDC, société qui perpétue la mémoire du climatologue Alfred Wegener. Le plus souvent, ces voyages ont pour objet de rendre hommage à des artistes, d’honorer leur mémoire par une action profondément bienveillante et aimante : nettoyer la tombe de Dazai au Japon « comme s’il s’agissait de son corps », la fleurir, apporter sur la tombe de Jean Genet à Tanger des cailloux de la prison de Saint-Laurent en Guyane, qui avaient été ramassés lors d’une mission entièrement dévolue à ce seul but.

Les photographies, nombreuses, qui illustrent M Train, sont la trace tangible de ces différents voyages qui sont de fait des pèlerinages. Ces Polaroïds sont, dit-elle, des « témoins de mon propre chemin, que j’étale parfois comme autant de cartes de tarot ou de base-ball d’une équipe céleste imaginaire. »

 

« J’ai vu mon amour retourner auprès de Dieu.
J’ai vu les choses telles qu’elles sont. »

 

Patti Smith a perdu prématurément son mari, le guitariste Fred « Sonic » Smith, alors âgé de 45 ans, et son frère Todd, deux mois plus tard. La figure de Fred hante littéralement M Train. De nombreux épisodes de leur vie à deux ressurgissent : l’expédition en Guyane française, leurs parties de pêche, un disque écouté ensemble, l’Arcade Bar à Détroit où Fred boit de la bière et Patti du café, le bateau en bois installé dans le jardin de leur maison du Michigan…

Est-ce le souvenir toujours vivace de Fred qui rend Patti si mélancolique − mélancolie qu’elle « retourne dans [sa] main comme s’il s’agissait d’une petite planète, striée de bandes d’ombre, d’un bleu impossible » ? Elle pleure parfois quand le souvenir se fait pressant, dans un avion, lorsque la chanson What A Wonderful World, entonnée a capella pour sa messe d’enterrement, passe à la radio. Elle ressent aussi de l’angoisse lorsque la tempête Sandy se prépare, devant ces « forces convergentes » : « Halloween. La Toussaint. Le jour des morts. Le jour de la mort de Fred. »

« Qui est dans mon cœur ? », se demande Patti Smith. C’est peut-être aussi le sens de ces visites-hommages aux reliques et tombes des écrivains : parler aux morts, les écouter. Se mettre en contact avec leur esprit, par une communication quasi divinatoire et intuitive, comme cela se produit avec Haruki Murakami, auteur bien vivant des Chroniques de l’oiseau à ressort, découvert par une sorte de « hasard objectif » dans une librairie : « tenter un scan aérien de son réseau subconscient ou tout simplement le rencontrer innocemment pour boire un café en un lieu où communiquent les portes des uns et des autres. »

 

The Times, They Are A-Changin’

 

« Nos pensées ne sont-elles rien d’autre que des trains qui passent, sans arrêts, sans épaisseur ? », se demande Patti Smith.

En effet, tout change, nos paysages intérieurs comme le réel lui-même et Patti Smith est bien consciente du « caractère temporaire de la permanence ». M Train, en cela, témoigne d’une approche résolument positive de l’existence, au-delà des vicissitudes, des tragédies, du vieillissement inévitable qui amène de plus en plus près de la mort, du constat déchirant mais évident que les enfants deviennent grands et ne seront plus jamais des enfants.

Dans ce paysage intérieur en mouvement – cœur lourd, cœur léger – , la figure familière et onirique du cowboy, qui apparaît d’un bout à l’autre du livre, permet le passage d’une dimension à une autre – matérielle, spirituelle. Ce cowboy qui est peut-être l’incarnation d’une petite figurine d’enfant de Fred, perdue un jour dans les lattes du plancher et qui finit par ressurgir de la « Vallée des Choses Disparues » des années plus tard.

Le café ‘Ino ferme définitivement ses portes. Une nuit, Patti Smith rêve d’un café et constate que tout a disparu : cafetières, bouteilles de mescal, cendriers, tables, chaises et juke-box. Tout a été repeint. Dans ce mouvement contre lequel on ne peut rien, qui emporte tout pour le transformer radicalement, Patti Smith apportera son désir d’écrire : « Je vais me souvenir de tout et ensuite je consignerai tout cela par écrit. Aria pour un manteau. Requiem pour un café. Voilà ce que je pensais, dans mon rêve, en contemplant mes mains. »

Pour conclure, nous conseillons donc à nos lecteurs de s’embarquer à bord de ce M Train et de se laisser entraîner dans ce voyage – la vision profondément intimiste d’une grande artiste.

 

 

En savoir plus  :

  • M Train, Patti Smith, traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard, Gallimard, avril 2016, 272 pages, 53 illustrations, 19,50 €

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Un commentaire

  1. Merci Marie Laure de cette belle critique de ce beau livre! Je suis en train de le lire et me disais que j’allais peut être trouvé quelque chose dessus dans bulle de culture … Gagné! Et je te rejoins dans tout ce que tu dis.
    Emmanuelle

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