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« Rédemptions ordinaires » (2016) de Gilles Farcet

Gilles Farcet est un écrivain français, ancien journaliste et producteur à France Culture, à qui l’on doit notamment un livre d’entretiens avec Alejandro Jodorowsky (La Tricherie sacrée) et un ouvrage consacré à sa rencontre avec le poète beat Allen Ginsberg. Il publie cette année Rédemptions ordinaires, un recueil de poésie d’inspiration autobiographique.
      

Synopsis :

Rédemptions ordinaires est un « livre de bonne foi », comme pouvait l’écrire Montaigne à propos de ses Essais. L’auteur s’y peint au vif et ne craint pas d’évoquer ses défauts, pas plus qu’il ne cache ses qualités. Mais ce n’est pas ici un ouvrage sur la genèse d’une personnalité. Par bien des aspects, il appartiendrait plutôt au genre de la confession, dont l’aboutissement est cette « rédemption » : littéralement, la sortie de l’esclavage, aux facettes multiples et ordinaires, contemporaines – car nul ne peut être ailleurs qu’ici, n’est-ce pas ?

      
«  Ô moi, Ô la vie »
— W. Whitman

 

redemptions ordinaires image couvertureIl y a plus de vingt ans, Gilles Farcet publiait La Ferveur du quotidien, un ouvrage qui, déjà, évoquait nos mythologies modernes (le répondeur, le caméscope, la cigarette, les cafés…), en les éclairant d’une appréhension vive et charnelle. On retrouve dans Rédemptions ordinaires le goût des choses du quotidien et des formes brèves.

En effet, un certain nombre de poèmes sont l’évocation d’un moment particulier, qui déploie, dans son apparente banalité et pour celui qui sait voir (Rimbaud ne disait-il pas que le poète devait devenir voyant ?), une richesse insoupçonnée, une révélation de l’Être ou une paix sans mélange : une promenade un matin à Rouen près de la cathédrale, un soir d’été sur la terrasse de la maison, la joie innocente procurée par quelques bouffées de Camel, un groupe de jeunes rue du Faubourg-Saint-Denis, occasion d’une méditation sur la mort. Et puis il y a ces « hauts lieux du quotidien », comme la maison familiale à Angles-sur-L’Anglin, habitée par la lignée bienveillante des ancêtres qui y ont vécu.

Cependant, n’allons pas nous méprendre : dans Rédemptions ordinaires, il ne s’agit pas de la tiédeur ni de la fadeur des « petits bonheurs » vantés par les magazines. La banalité du réel est la porte, si l’on peut dire, de l’expérience intérieure, poétique et mystique, tout à la fois, à moins que les deux ne se confondent. Un sens fort, donc, à rapprocher de l’expérience platonicienne de la poésie, effet d’une puissance divine qui inspire le poète et l’emploie comme un serviteur, un chanteur d’oracle.

     
« Heureux, qui dans ses vers, sait, d’une voix légère,
Passer du grave au doux, du plaisant au sévère ! »
— Nicolas Boileau

 

redemptions ordinaires image 4eme de couvertureLe choix de la forme poétique de ces Rédemptions ordinaires n’est donc pas anodin. Comme l’écrit Pierre Jourde, « Le juste, c’est le beau comme résonance du vrai ». Or, ce recueil de poésie sonne juste : les mots résonnent comme le saint tocsin de la grande santé et du réveil, la claque salutaire sur l’épiderme rebondi de l’endormi.

Au nombre des procédés de style, citons la répétition anaphorique, bien sûr, figure de l’incantation et de l’énergie, voire de l’urgence ; les variations du rythme, alternant contraction, dépouillement, puis déploiement du verbe, expansion du souffle ; les énumérations inspirées, insistantes, débusquant le vrai sous le masque glorieux de la prétention ; les jeux de tension entre la familiarité ou l’élégance recherchée des mots. Tout cet art de l’écriture sert en définitive la cause d’une sainte humilité :

« Tandis que moi, hein moi
Sourcilleux coquin
Ombrageuse ganache
Quoi qu’au final honnête et fidèle serviteur
Je m’accommode moins bien
Des manœuvres et chausses trappes

Oh, combien je me montre prompt
À murmurer,
À me dresser sur mes ergots,
À protester de la pureté de mes intentions
Et que cela s’avère vrai ne change rien à l’affaire
Si empressé que je me tiens
A revendiquer ma sourcilleuse intégrité
Preux chevalier de l’intransigeante figure
Cavalier bancal sur son cheval déguisé
A l’assaut de moulins branlants
Qui ne tarderont pas
À s’écrouler tout seuls »

Gilles Farcet « ne se la joue pas » ; il partage avec nous la réalité – petitesses et grandeurs –  de l’humaine condition, et c’est avec beaucoup d’humour qu’il nous montre, à la façon d’un moraliste de son siècle, le grotesque, l’absurde, le vain, le précieux, le ridicule, l’humilité feinte et la prétention de nombre de nos comportements apeurés. 

Parmi ces fausses valeurs, nous pouvons citer l’obsession très contemporaine, au moins dans certains milieux, de l’alimentation et de l’écologie, qu’on pourrait étendre à tout un tas de diktats sur ce qu’il faudrait être et faire – comportements mécaniques, « prêt-à-penser » et « premier degré », adoration de « vaches sacrées ». Le poète, en revanche, fait un pas de côté et renoue avec l’innocence :

« Eh bien voyez vous
Cet achat matinal
D’un paquet de Camel
Que je ne finirai pas
Achat sitôt suivi de l’acquisition
D’un briquet
Et de la commande d’un petit noir bien mauvais
Tout serré
Tout noir
Tout cela
Procède d’un acte gratuit
Et proprement poétique
Fumeur quoique non fumeur
Compartiment des innocents »

   
On ne badine pas avec l’amour

 

On ne peut clore cet article sur ces Rédemptions ordinaires sans évoquer « la plus haute possibilité de l’homme », qui est sans doute le véritable fil conducteur de ce petit recueil – à savoir, disons-le tout net, Dieu.

En effet, c’est une écriture imprégnée d’une longue fréquentation des Évangiles. C’est aussi un témoignage sur la présence du Plus Grand que ressent le poète à l’occasion de moments ordinaires, comme l’observation des passants depuis un abribus place de la République à Paris.

Dans cette perspective ultime, visant à se délivrer de l’intolérance, du mépris et de la fermeture, « on ne badine pas avec l’amour » : à l’image de Jésus chassant les boutiquiers hors du temple, il importe de ne pas profaner le Sacré, de ne pas marchander ni monnayer avec les exigences les plus hautes :

« Pas de tolérance molle
De ménagements tièdes
De protestations timides
Quand c’est la demeure de l’amour »

Cependant, l’ « esprit immonde » n’abandonne pas la partie si facilement. Le poète ne craint pas d’évoquer les représentations traditionnelles du diable – « démons hideux », « succubes grimaçants », « gargouilles expectorantes » –, et l’horreur de la situation, toujours minimisée par l’homme inconscient du mal qu’il peut faire :

« Dans le même temps
La stratégie de survie
Pille, incendie, ravage,
Viole, rase et détruit
Pilonne et bombarde sans merci
Au son du grand silence
De la masse des puissants endormis
Et malgré les aboiements
De quelques prophètes teigneux »

S’il évoque l’Enfer dans un magnifique poème épuré, Gilles Farcet n’omet pas de parler de la paix offerte aux hommes de bonne volonté, du sentiment de gratitude et d’amour qui le relie à ses frères humains. C’est également à quelques grandes figures de la spiritualité qu’il rend hommage : le Curé d’Ars, Vincent de Paul, mais aussi Chögyam Trungpa, dans une magnifique envolée, métaphore aérienne.

Pour conclure, ce petit recueil Rédemptions ordinaires a la vertu des remontants énergiques : désillusionné au sens positif du terme, c’est-à-dire, sans naïveté, mais avec beaucoup de drôlerie, ce qui est en définitive un visage de la compassion, Gilles Farcet amènera le lecteur à questionner son rapport au monde et à lui-même, sans oublier de célébrer cette existence….

Santé !

 

En savoir plus :

  • Rédemptions ordinaires, Gilles Farcet, éditions Le pédalo ivre, mars 2016, 100 pages, 10 €

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