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Eric Rochant
© Augustin Detienne
Canal plus

[ITW] #SerieSeries, Éric Rochant (Le Bureau des Légendes)

Eric Rochant
© Augustin Detienne
Canal+

Pendant le festival Série Séries 2015, Eric Rochant s’est entretenu avec Bulles de Culture de la création et du processus de production novateur de Le Bureau des Légendes, dont la diffusion vient de s’achever sur Canal +.

Synopsis :

La série décrit le monde du renseignement de l’intérieur et le parcours d’un agent de retour de mission qui a bien du mal à oublier « sa légende », une identité fabriquée de toutes pièces pour opérer dans l’ombre à l’étranger …

Denis Tison (DT) : Eric Rochant, bonjour, et merci de nous accorder cette interview. Ce qui m’a marqué, c’est l’aspect hyper bien documenté de la série. Vous avez travaillé avec la DGSE ? 

Eric Rochant (ER) : Comment savez-vous qu’elle est documentée ?

DT : Euh … ?! Hé bien … Je suis scénariste à la base, donc je connais un peu le métier 😉 

ER : Bon, en fait, il y a un peu de tout. Il y a autant de choses que l’on a pu glaner à la DGSE que de choses, des impressions, des confirmations, avec des choses que l’on a pu lire dans les journaux, des choses que l’on a pu lire dans les livres, c’est un ensemble. Alors, évidemment on a rencontré des gens de la DGSE, et même s’ils ne nous ont rien dit, on peut quand même glaner des trucs.

DT : C’est plus des sensations donc.

ER : Oui, c’est plus de l’habillage. Ce qui nous intéressait, c’était comment ils s’habillaient, comment ils parlaient, quelle était leur vie, comment ça fonctionnait avec leurs proches, comment ils géraient le secret avec leur famille, qu’est-ce qu’ils disent à leurs proches. Donc ça, c’était intéressant parce que sur les affaires qu’ils ont, ils ne nous diront rien, évidemment. Les techniques et les protocoles, ils ne nous en parleront pas, mais tout cela, on peut le deviner, ou les prendre dans les livres, les documentaires.

DT : Vous avez eu des retours de la DGSE sur ce que vous avez fait. Qu’en ont-ils pensé ?

ER : Ils sont très contents, très, très fan. Les gens qui travaillent à la DGSE se retrouvent dans la série. Ils disent pas que c’est réaliste, mais dans la façon dont on les présente, ils disent que c’est comme ça. Ils aiment beaucoup l’idée qu’on les présente comme des gens qui travaillent un peu normalement. Ils sont très positifs sur la série. Ils sont d’accord pour qu’on fasse une saison 2 donc… 

DT : Eux aussi (sourire) ?

ER : Eux aussi (sourire) !

Jean-Christophe Nurbel : Le rythme de la série est assez particulier. Elle prend vraiment son temps. Ce n’est pas Homeland, ce n’est pas 24h, il n’y a pas d’action tout le temps, des flingues qui sortent, est-ce que Canal + a tout de suite accepté ?

ER : Ils n’ont pas accepté comme ça. Mais très vite, on s’est rendu compte qu’il y avait un niveau de tension assez fort pour compenser. Parce que ce rythme, c’est celui des deux premiers épisodes, mais après ça s’accélère, ça monte en puissance jusqu’à la fin. Et moi, j’ai toujours pensé qu’il fallait construire une série sur la durée, qu’il fallait prendre son temps pour poser les enjeux, les personnages et ce qui est bien, c’est que Canal+ a accepté. Mais ce qui est clair, c’est que la saison 2 ne démarrera pas comme ça, ça démarrera sur les acquis de la saison 1. Un début de série est toujours un peu comme ça, prend son temps, mais le rythme est lié au début de l’exposition. Après, il y a un style, c’est un peu du John le Carré dans la série. Et John le Carré, c’est pas Ian Fleming. 

DT : Justement, pour prolonger cette idée, aucun flingue n’est dégainé – quasiment – pendant toute la série – mis à part une séquence en Algérie avec Jonathan Zaccaï. C’est un peu pied de nez à Homeland ou 24h en quelque sorte. Est-ce que cela faisait partie de votre ligne éditoriale de départ ou c’est la logique de l’univers qui veut cela ?

ER : C’est le choix du réalisme et c’est le choix du concept, parce que ce que l’on a voulu, c’est de décrire l’univers du renseignement. Et le monde du renseignement, c’est pas pareil que le service action ou le service commando de l’armée, cela n’a rien à voir. Le monde du renseignement, c’est un monde où l’on se renseigne, où l’on montre que c’est plus un monde de manipulation, technique ou humaine, plus un monde de gestion, de stress. Alors, il y a toujours au bout de la ligne de l’action sur le terrain. Mais c’est vrai que comme on est plus dans les bureaux et dans les bureaux à Paris, c’est très rare qu’on se flingue. Les assassinats liés à l’intelligence étrangère, ça arrive, mais c’est rare. Donc, c’était le choix du concept de faire un film sur le renseignement et pas un film d’espionnage. C’est une immersion dans le monde du renseignement, et dans ce monde, cela veut dire, dire la vérité. Les gens se flinguent pas à tire-larigot. En revanche, il y a des situations de stress terrible et quand on est sur le terrain, des fois, évidemment, il y a du danger. C’est un monde de danger, c’est pas un monde d’explosion.

DT : C’est plus un monde angoissant …

ER : Oui, parce que… ça arrive qu’un agent sur le terrain se fasse griller, torturer, tuer… ou enlever et décapiter. Mais pour un à qui cela arrive, il y a en dix mille qui, au quotidien, ont peur d’être suivi, voient qu’ils sont suivis, qui ont la trouille, qui se disent  « oh putain, merde, je suis grillé », alors qu’au final, ils ne le sont pas. C’est du danger, de la menace, de la tension, mais il n’y a que peu de moment, ou un petit pourcentage, où ça sort, où ça pète.

DT : Abordons le processus créatif. Sur la saison 2, je crois avoir lu que vous avez intégré des juniors dans l’écriture.

ER : Intégrer des juniors, on le fait toujours, y compris dans la saison 1. C’est l’idée de faire venir des scénaristes juniors, qui sont pas encore un CV fourni, donc il leur faut une certaine expérience et qui s’immergent dans la série et à qui l’on donne la possibilité d’écrire des scènes et d’intégrer l’équipe à un niveau de participation qui est assez déresponsabilisé. Ce ne sont pas des gens qui sont responsables d’un épisode, mais qui vont écrire des scènes à la demande. Et à force, ils peuvent devenir sénior et ils peuvent acquérir une certaine méthode, une certaine habilité pour écrire pour cette série.

DT : Vous allez partir en tournage de la saison 2 en septembre, donc il y a une saison 3 dont l’écriture va démarrer en octobre…

ER : Octobre-novembre, oui.

DT : On le verra plus demain dans les Regards Croisés avec Todd A. Kessler (showrunner de Bloodline) au festival Série Series mais vous avez travaillé avec lui. Comment ça s’est passé, il vous a formé au showrunning ou… ? 

ER : Non, non, en fait, comme c’est un ami de mon partenaire et associé Alex Berger, je l’ai rencontré au moment où l’on montait une autre série, et comme c’était une série en anglais, et qu’il nous fallait un showrunner américain, et c’est quelque chose que je voulais co-showrunner avec lui, on s’est un peu reniflé, on s’est vu, on a discuté, et il m’a invité très gentiment à venir le visiter quand il tournait. Il préparait à l’époque Damages, j’étais en train de faire Mafiosa et j’ai vu toute la différence de technique de production. Toute l’ergonomie de travail était absolument incroyable. Ils étaient à l’écriture, il y avait la salle de montage en-dessous, il y avait les deux plateaux en bas, les costumes, les accessoires, tout était en même temps, c’était incroyable. Et j’ai reproduit cela sur Le Bureau des Légendes, quasiment à l’identique, que j’ai pu faire à la Cité du Cinéma et c’est en re-visitant le process que j’ai appris du coup comment on faisait. 

DT : Est-ce que cela suppose que l’investissement de départ est plus important ?

ER : Oui, complètement. 

DT : Parce qu’en France, on fait les étapes les unes après les autres et…

ER : Absolument. Et Canal+ a compris ça. Ils ont compris, par exemple, que pendant qu’on tournait la saison 1, il fallait financer l’écriture de la saison 2. Donc on a commencé à écrire la saison 2 dès le mois d’octobre 2014 pendant le tournage de la saison 1 [NDLR : la saison 1 a été diffusée en avril 2015]. Donc l’écriture a été commandée avant même que la saison 1 sorte. Donc ça, c’était nouveau. On n’a pas fait tout comme les américains. Parce que là-bas, il faut faire un pilote qui coûte très cher pour ne pas faire la saison tout entière. Chez nous, on ne fait pas de pilote. Quand on y va, on y va. On tourne tous les épisodes. Mais c’est vrai qu’il y a eu des investissements faits dans les studios qui nous permettent, non pas de faire moins cher, mais de faire plus pour le même prix. Presque. Comme ça, on peut développer. Sachant qu’il y a une partie qui est maintenant un peu amortie par les investissements de départ. 

DT : Oui, vous avez rationalisé tout le schéma de production. Vous disiez ce matin en masterclass qu’il y a de la place pour de la série genre Mad Men … Comment peut-on faire un univers à la Mad Men sachant que l’on n’en a pas les mêmes moyens ?

ER : En France, on ne peut pas pour l’instant … 

DT : Ce que l’on voit se dessiner, c’est l’ouverture à de nouveaux acteurs, en tant que diffuseur ou producteur, comme Netflix, Amazon… Même Yahoo, Snapchat ou Bittorrent ont annoncé ce matin désirer produire de la série… Il y a des projets en cours de production comme Marseille pour Netflix … Est-ce que ce sont avec ces nouveaux acteurs plutôt que le mainstream que cela va être possible ?

ER : Bien sûr. Évidemment. Tant qu’il n’y aura pas de concurrence… Je veux dire, c’est la concurrence de HBO qui a créé Mad Men. Parce que AMC a voulu faire mieux qu’HBO et à un moment donné, ils ont réussi. Quand AMC a émergé et que Showtime a émergé, HBO était mal parce que là, ils avaient des vrais concurrents, donc ils ont été obligés de se bouger… Quand Showtime a sorti Dexter, Brotherhood, et plein d’autres séries, et quand AMC a sorti Mad Men ou The Walking Dead, ça a fait bouger tout le monde. La réponse de HBO, ça a été Game of Thrones. Donc on voit bien qu’il y a une émulation. FX ou même Starz qui montre malgré tout des trucs intéressants et Netflix qui challenge tout le monde avec House of Cards, Bloodline, ou Daredevil… En fait, c’est 6 ou 7 acteurs qui se challengent et qui changent la donne. Nous, on est tout seul. Il n’y a quasiment que Canal+, vaguement challengé par Arte. Est-ce que l’arrivée de Netflix va challenger ces acteurs ? Là, pour l’instant, c’est trop balbutiant. Même avec leur série Marseille, c’est pour l’instant un truc isolé. Quand ils en sortiront trois, là, Canal+ sera mal et en même temps, sera mieux parce qu’en fait, il faut de la concurrence. Et pour les auteurs, c’est génial. Mais tant qu’il n’y en aura pas, tout dépendra du désir de Canal+ de faire du Mad Men. Mais ils ne prendront pas le risque, parce que pour le prendre, il faut en avoir besoin. Et pour en avoir besoin, il faut être challengé par d’autres. 

DT : Il faut être dans une logique disruptive …

ER : Oui, complètement. 

DT : Aviez-vous déjà envie avec Les Patriotes de quelque chose qui se fasse sur la longueur ?

ER : A l’époque, je ne pensais pas du tout à la série. Mais en travaillant sur Le Bureau des Légendes, on s’est rendu compte que j’allais pouvoir faire les choses sur la longueur et que c’était une continuation du projet des Patriotes, quand même. 

DT : Et la série dans son format permet cela, d’aller plus loin …

ER : Oui, de rentrer en profondeur. Les patriotes, c’est un film long, de 2h20, c’est vrai que c’était un peu lent et long, mais la série m’a permis de prolonger la démarche, c’est sûr. 

DT : Sur le format, en France, on ne peut pas produire du 22 épisodes comme aux États-Unis et en même temps, ils sont en train de revenir sur un format de séries plus courtes, de 10-13 épisodes. Il y a de plus en plus d’acteurs, et de type de consommation sur le marché. Cela a longtemps été un problème d’exporter nos séries, parce qu’elles étaient en partie trop courtes. Du coup, est-ce que cela devient une chance d’avoir des séries qui font 6-8-10 épisodes pour les vendre à l’international ?

ER : Je ne sais pas, parce que les séries US font quand même entre 11 et 13 épisodes. Canal + a accepté 10…

DT : Ils n’étaient pas d’accord ?

ER : En fait, sur Mafiosa on était à 8, tout a toujours été à 8 épisodes et quand j’en ai parlé à Fabrice de la Patellière, je lui ai dit que je voulais faire 10 épisodes, et comme ils étaient déjà dans cette réflexion-là, qu’ils l’avaient déjà fait sur Engrenages, je crois [NDLR : Engrenages est passé à 12 épisodes en 2009-2010 à partir de la saison 3], qu’ils étaient ouverts à l’idée, ça s’est fait. Donc bientôt, on arrivera à 12. Mais 12, pour l’instant, on ne sait pas faire. Parce que cela veut dire une organisation du travail incroyable. 

DT : C’est combien de jours de tournage sur Le Bureau des Légendes ? Parce que vous les enchaînez, c’est ça ?

ER : On les enchaîne et ils se chevauchent en plus. On est à 12 jours par épisodes. Ça fait 5 mois en tout. Écrire 12 épisodes, c’est un peu plus long, tourner, c’est un peu plus long, donc pour le faire en un an, il faut faire encore plus vite que ce que l’on fait, et pour l’instant, on ne sait pas faire. 

DT : Une question à propos de Matthieu Kassovitz. Il me semble que c’est un projet qui lui tenait à cœur quand il a été impliqué dedans. A quel moment a-t-il été intégré au processus créatif ? 

ER : Il a lu, il a fait les répétitions et c’est tout. A un moment, il avait envie de réaliser un ou deux épisodes, je lui ai dit que ce n’était pas compatible d’avoir les deux casquettes d’acteur et de réalisateur, et il s’en est vite rendu compte. Il faut être là tout le temps. Donc il est purement acteur. Star quoi (rires). 

DT : Et il le fait très bien ! Merci beaucoup pour cet entretien !

ER : Merci à vous !

Interview réalisé au festival Série Series le 2 juillet 2015 à Fontainebleau par

Denis Tison

Denis Tison

Rédacteur / Editor chez Bulles de Culture
En général, céréales de séries d'animation au petit-déjeuner, un bon carpaccio des séries du moment le midi, et un bon pot-au-feu de cinoche bien dramatique pour s'endormir.

TOP 3 Cinéma : "Les Enfants du Paradis" (1945), "La vie est belle" (1946), "Révélations" (1999)
TOP 3 TV : "The Wire" (2002-2008), "Deadwood" (2004-2006), "Les Soprano" (1999-2007)
TOP 3 Littérature : Tout Balzac, Trilogie Henry Miller "Sexus, Plexus, Nexus", Tout Stendhal
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Jean-Christophe Nurbel

Rédacteur en Chef / Editor in Chief chez Bulles de Culture
Accro aux films, aux pièces de théâtre, aux séries et à la culture en général, j'aime les œuvres qui me surprennent.

Top 3 Cinéma : "À bout de souffle" (1960), "Blade Runner" (1982), "Casablanca" (1942)
Top 3 TV : "Engrenages" (2005-...), "The Wire" (2002-2008), "Twin Peaks" (1990-1991)
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