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[CRITIQUE] “Le Théâtre d’Eschyle” (2015) de Florence Dupont

Florence Dupont, ancienne élève de l’ENS, agrégée de Lettres classiques et Professeur émérite à l’Université Paris-Diderot, publie cette année un essai sur Le Théâtre d’Eschyle, qui constitue une contribution importante à la compréhension de celui qui est souvent présenté (à tort ?) comme « le premier auteur de théâtre ».

Eschyle ?
Connais pas.

 

L’un des mérites de ce petit livre, en réalité très dense, est d’interroger un certain nombre d’idées reçues sur la « tragédie grecque ».

La première partie du livre Le Théâtre d’Eschyle de Florence Dupont s’intéresse à la personne d’Eschyle, dont on sait finalement très peu de choses. L’Eschyle que nous connaissons, présenté comme fondateur de la tragédie et « auteur de théâtre », serait une construction a posteriori imposée par Athènes dans une logique patrimoniale : la cité avait besoin de « grands hommes » et d’un art identitaire – ce sera la tragédie.

La tragédie comme texte :
un choix « identitaire »

 

Florence Dupont, au-delà du seul Eschyle, revient sur cette double idée reçue que la tragédie est avant tout un texte et que la plupart des pièces antiques auraient disparu.

Or, nous dit l’auteur, ce n’est pas comme cela que ça s’est passé : pendant l’Antiquité grecque, les textes « n’existaient que pour une performance tragique qu’ils permettaient de réaliser ». Qu’ils aient été conservés est plutôt le résultat d’une « volonté politique de créer des monuments identitaires ». C’est à la fin d’un processus de conservation qui commence à Alexandrie et s’achève au Xe siècle que le choix de conserver les sept tragédies d’Eschyle aujourd’hui connues s’est fixé.

Et Aristote, alors ?

 

Alors évidemment, il y a un os : Aristote, dans sa Poétique n’appréhende-t-il pas la tragédie comme « texte », avec une intrigue (muthos) ? Il évacue de fait toute contextualisation, si l’on peut dire : la tragédie peut et va désormais se « lire », indépendamment de la performance scénique, le poète-chorodidaskalos (littéralement « instructeur de chœur ») cédant la place au poète-écrivain.

Quand nous lisons ces lignes du livre Le Théâtre d’Eschyle, nous sommes pris d’une sorte de vertige : nous avions toujours pensé que ce que nous avaient dit nos professeurs de la tragédie, en s’appuyant sur la Poétique d’Aristote comme théorie fondatrice du genre théâtral, était une vérité définitive ; et pourtant…

La tragédie, un art total

 

Alors, voilà, il faut lâcher nos certitudes scolaires et universitaires et tenter de se plonger dans la représentation d’une altérité totale : Athènes au Ve siècle avant J.-C., au temps des concours tragiques et des Grandes Dionysies. Il faut imaginer un théâtre constitué de « bancs surplombant une aire vaguement rectangulaire, l’orchestra », « une baraque en bois appelée la skènè qui sert de coulisses » et, bien sûr, les chœurs : les tragédies sont avant tout des spectacles musicaux. Une tragédie d’Eschyle est une « performance chorale » et non une « pièce de théâtre ».

De plus, ces concours représentent un moment important de la vie sociale athénienne, où la compétition est fort prisée, chaque chorodidaskalos recherchant le prix. La victoire n’est donc pas tributaire d’un seul texte, mais le produit d’une performance, donc de circonstances multiples – historiques, politiques, rituelles… –, d’un jour ou d’un moment de cette année-là, ce que Florence Dupont relie à la notion grecque de kairos.

L’auteur du livre Le Théâtre d’Eschyle en vient donc nécessairement à évoquer la tragédie comme spectacle total et décrit longuement sa dimension musicale : la fonction des chœurs, leurs costumes et leurs masques, la place de l’aulos, l’instrument qui accompagne le deuil, l’articulation entre les parties chantées et les récits parlés, le rôle des choreutes, des acteurs et des spectateurs. C’est d’ailleurs selon ce point de vue, la musique, qu’elle analyse les pièces d’Eschyle dans une troisième partie.

Le visage originel
de Le Théâtre d’Eschyle

 

On peut donc aisément conclure qu’il est difficile pour nous autres, contemporains, d’imaginer ce que pouvait être une tragédie d’Eschyle à la seule lecture du livre Le Théâtre d’Eschyle… Le mérite de Florence Dupont est de revivifier notre connaissance de la tragédie.

Tordant le cou à un certain nombre de lieux communs, d’interprétations anachroniques ou “psychologisantes”, son ouvrage nous permet de rendre au Théâtre d’Eschyle son visage originel, de rappeler un contexte dont on ne peut l’extraire sans le déformer, le « forcer » et de fait passer complètement à côté.

 

En savoir plus :

  • Le Théâtre d’Eschyle, Florent Dupont, éditions Ides et Calendes, mars 2015, 128 pages, 10 €
Marie-Laure Surel

Marie-Laure Surel

Rédactrice / Editor chez Bulles de Culture
J’aime la littérature, la poésie, le cinéma des années 30-40. Des œuvres nouvelles et celles, plus anciennes, qu’on continue de fréquenter comme de vieux amis.« Le Beau est toujours étonnant », disait Baudelaire.

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Marie-Laure Surel

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