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Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier (2014), l’incertitude de la mémoire

On l’aura compris, l’Hexagone n’est pas un exemple de dialogue social et encore moins de dialogue inter-religieux. La France ranime ses cendres républicaines et s’enflamme quand Charlie est mitraillé, avant de se rendormir sur ses lauriers, une fois l’émotion passée. Elle distribue ses sermons sur la sacro-sainte liberté d’expression, tout en excluant les « Je ne suis pas Charlie ».  Mais elle demeure encore pour un temps la patrie des Belles Lettres, avec notamment Patrick Modiano et son roman Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier. Que dire à propos de ce monument littéraire, ce « produit étrange », comme il se nomme lui-même, qui n’ait déjà été dit ?
    

Synopsis :

Daragane, romancier sexagénaire, protagoniste de cette histoire, vit à Paris avec pour seule compagnie la lecture de L’Histoire naturelle de Buffon et la présence réconfortante d’un arbre qu’il regarde par la fenêtre. Et puis ?

    
Le 15ème Prix Nobel de Littérature

      
Depuis le 9 octobre dernier, l’édition française peut se flatter d’un 15ème Prix Nobel de Littérature. Patrick Modiano a été récompensé par l’Académie Suédoise pour « l’art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l’Occupation ». Hommage ultime, le secrétaire permanent de l’académie, a même déclaré : « Il est le Marcel Proust de notre époque ». Cette distinction consacre un romancier à la légende discrète. Elle couronne une œuvre échappant aux effets de mode et de style ainsi qu’aux guerres de chapelles. Cette fois-ci la voix du « plus célèbre hésitant de France », dixit Pierre Assouline, n’a pas flanchée lors de son discours de réception du prix Nobel. L’auteur de La Place de l’Étoile, son premier roman en 1967, avait déjà reçu le Prix Goncourt pour Rue des Boutiques Obscures en 1978. Vertige…

© Catherine Hélie
Éditions Gallimard

Et puis : « Presque rien. Comme une piqûre d’insecte qui vous semble d’abord très légère. Du moins c’est ce que vous vous dites à voix basse pour vous rassurer. Le téléphone avait sonné vers quatre heures de l’après-midi chez Jean Daragane, dans la chambre qu’il appelait le bureau ». Tout débute ainsi par la perte d’un carnet d’adresse que lui rapporte, Gilles Ottolini, un personnage inquiétant aux accents de maître-chanteur : « Le visage était mince, aussi coupant de face que de profil ». Dans ce carnet figure le nom de Torstel que recherche Ottolini pour d’obscures raisons. Daragane se lance alors dans une enquête vers un passé oublié. Trois époques, le présent, la jeunesse et l’enfance, s’intriquent, s’emmêlent, nous ramenant vers 1950.

Sur ces quelques bribes, le romancier, passé maitre dans l’art du filigrane, nous suggère des personnages gommés dont la mémoire retrouve péniblement la trace, de vieux faits divers, des noms, des lieux, des adresses et des énigmes. Torstel, la mère de Daragane, Saint-Leu-la-forêt, Vintimille… Mais surtout Annie Astrand, et avec elle, l’amour.
    

L’écriture commence par une absence

          
Si l’auteur sort cette fois-ci de la période de l’Occupation, l’écriture commence ici encore par une absence. La petite musique Modianesque – l’identité, la solitude, une douce nostalgie, la sensation de fuite en avant – traverse ce récit. Et bien sûr Paris… Paris et ses « plis sinueux »… Un Paris vacillant entre passé et présent, kaléidoscope d’ombres et de lumières, de souvenirs, de fantasmes et de réalité… Des rues, des cafés, des appartements, baignés dans l’étrangeté, dans des atmosphères ambigües… Paris et sa banlieue aussi.

On a parlé à son égard de style « classique »,  » habituel », « vieillot », voire « d’absence de style ». Peut-être… Si l’on peut qualifier ainsi l’économie de moyen, la fluidité et la sobriété. D’autres diront que l’ennui guette le lecteur ou qu’il y a une impression de « déjà lu ». Quoiqu’il en soit lire Modiano c’est se mettre à l’abri du tourbillon contemporain. Son parcours ? Le même livre décliné avec subtilité de 28 façons différentes et autant de romans comme l’évoquent certains…

« On est prisonnier de son imaginaire, comme on est prisonnier de sa voix.
C’est ça qui est terrible. J’ai toujours l’impression d’écrire le même livre. »

Certes chez Modiano, l’écriture est aspirée par la mémoire, « vaporisée dans l’imaginaire ». Mais au final est-ce pour en reconstituer le puzzle à la manière d’un jeu de piste, le réarranger ou au contraire l’oublier et favoriser l’amnésie ? Dans son œuvre, rien n’est plus incertain que la recherche du temps perdu. Est-il seulement possible de lever le voile du mystère pour le retrouver ?

Cet ouvrage est une madeleine à déguster lentement et sans modération.
    

En savoir plus :

  • Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Gallimard, 160 pages, 16.90 €

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